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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

«Ah! bandit!...»

Trop faible pour défendre sa fille, M. Joyeuse, écumant de rage, cherche son couteau dans sa poche,
frappe l'insolent en pleine poitrine, et s'en va la tête droite, fort de son droit de père outragé, faire sa

déclaration au premier bureau de police.

«Je viens de tuer un homme dans un omnibus!...»

Au son de sa propre voix prononçant bien, en effet, ces paroles sinistres, mais non pas dans le bureau de
police, le malheureux se réveille, devine à l'effarement des voyageurs qu'il a dû parler tout haut, et profite

bien vite de l'appel du conducteur: «Saint-Philippe... Panthéon... Bastille...» pour descendre, tout confus,

au milieu d'une stupéfaction générale.

Cette imagination toujours en haleine donnait à M. Joyeuse une singulière physionomie, fiévreuse,
ravagée, contrastant avec son enveloppe correcte de petit bureaucrate. Il vivait tant d'existences

passionnées en un jour... La race est plus nombreuse qu'on ne croit de ces dormeurs éveillés chez qui une

destinée trop restreinte comprime des forces inemployées, des facultés héroïques. Le rêve est la soupape

où tout cela s'évapore avec des bouillonnements terribles, une vapeur du fournaise et des images

flottantes aussitôt dissipées. De ces visions les uns sortent radieux, les autres affaissés, décontenancés, se

retrouvant au terre-à-terre de tous les jours. M. Joyeuse était de ceux-là, s'élevant sans cesse à des

hauteurs d'où l'on ne peut que redescendre un peu brisé par la rapidité du voyage.

Or, un matin que notre «imaginaire» avait quitté sa maison à l'heure et dans les circonstances habituelles,
il commença au détour de la rue Saint-Ferdinand un de ses petits romans intimes. La fin de l'année toute

proche, peut-être une baraque en planches que l'on clouait dans le chantier voisin lui fit penser

«étrennes... jour de l'an.» Et tout de suite le mot de gratification se planta dans son esprit comme le

premier jalon d'une histoire étourdissante. Au mois de décembre, tous les employés d'Hemerlingue

touchaient des appointements doubles, et vous savez que, dans les petits ménages, on base sur ces sortes

d'aubaines mille projets ambitieux ou aimables, des cadeaux à faire, un meuble à remplacer, une petite

somme gardée dans un tiroir pour l'imprévu.

C'est que M. Joyeuse n'était pas riche. Sa femme, une demoiselle de Saint-Arnaud, tourmentée d'idées de
grandeur et de mondanité, avait mis ce petit intérieur d'employé sur un pied ruineux, et depuis trois ans

qu'elle était morte et que Bonne Maman menait la maison avec tant de sagesse, on n'avait pas encore pu

faire d'économies, tellement le passé se trouvait lourd. Tout à coup le brave homme se figura que cette

année la gratification allait être plus forte à cause du surcroît de travail qu'on avait eu pour l'emprunt

tunisien. Cet emprunt constituait une très belle affaire pour les patrons, trop belle même, car M. Joyeuse

s'était permis de dire dans les bureaux que cette fois «Hemerlingue et fils avaient tondu le turc un peu

trop ras.»

«Certainement, oui, la gratification sera doublée,» pensait l'imaginaire tout en marchant; et déjà il se
voyait à un mois de là, montant avec ses camarades, pour la visite du jour de l'an, le petit escalier qui

conduisait chez Hemerlingue. Celui-ci leur annonçait la bonne nouvelle; puis il retenait M. Joyeuse en

particulier. Et voilà que ce patron si froid, d'habitude, enfermé dans sa graisse jaune comme dans un

ballot de soie grége, devenait affectueux, paternel, communicatif. Il voulait savoir combien M. Joyeuse

avait de filles.

«J'en ai trois... non, c'est-à-dire quatre, monsieur le baron... Je confonds toujours. L'aînée est si
raisonnable.»

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