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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
«Comme il fait bon! Comme on respire!... Tonnerre de Dieu! ma soirée de ce soir, je ne la donnerais pas pour cent mille francs... Quel brave coeur que ce Jenkins... Aimez-vous le genre de beauté de Félicia Ruys? Moi, j'en raffole... Et le duc, quel grand seigneur! si simple, si aimable... C'est beau Paris, n'est-ce pas, mon fils?
- C'est trop compliqué pour moi... ça me fait peur, répondit Paul de Géry d'une voix sourde.
- Oui, oui, je comprends, reprit l'autre avec une fatuité adorable. Vous n'avez pas encore l'habitude, mais on s'y fait vite, allez! Regardez comme en un mois je me suis mis à l'aise.
- C'est que vous étiez déjà venu à Paris, vous... Vous l'aviez habité autrefois.
- Moi? jamais de la vie... Qui vous a dit cela?
- Tiens, je croyais... répondit le jeune homme; et tout de suite une foule de réflexions se précipitant dans son esprit:
- Que lui avez-vous donc fait à ce baron Hemerlingue? C'est une haine à mort entre vous.
Le Nabab resta une minute interdit. Ce nom d'Hemerlingue, jeté tout à coup dans sa joie, lui rappelait le seul épisode fâcheux de la soirée:
«A celui-là comme aux autres, dit-il d'une voix attristée, je n'ai jamais fait que du bien. Nous avons commencé ensemble, misérablement. Nous avons grandi, prospéré côte à côte. Quand il a voulu partir de ses propres ailes, je l'ai toujours aidé, soutenu de mon mieux. C'est moi qui lui ai fait avoir dix ans de suite les fournitures de la flotte et de l'armée; presque toute sa fortune vient de là. Puis un beau matin, cet imbécile de Bernois à sang lourd ne va-t-il pas se toquer d'une odalisque que la mère du bey avait fait chasser du harem? La drôlesse était belle, ambitieuse, elle s'est fait épouser, et naturellement, après ce beau mariage, Hemerlingue a été obligé de quitter Tunis... On lui avait fait croire que j'excitais le bey à lui fermer la principauté. Ce n'est pas vrai. J'ai obtenu, au contraire, de Son Altesse, qu'Hemerlingue fils - un enfant de sa première femme - resterait à Tunis pour surveiller leurs intérêts en suspens, pendant que le père venait à Paris fonder sa maison de banque... Lorsque, à la mort de mon pauvre Ahmed, le mouchir, son frère, est monté sur le trône, les Hemerlingue, rentrés en faveur, n'ont cessé de me desservir auprès du nouveau maître. Le bey me fait toujours bon visage; mais mon crédit est ébranlé. Eh bien! malgré cela, malgré tous les mauvais tours qu'Hemerlingue m'a joués, qu'il me joue encore, j'étais prêt ce soir à lui tendre la main... Non seulement ce misérable-là me la refuse; mais il me fait insulter par sa femme, une bête sauvage et méchante, qui ne me pardonne pas de n'avoir jamais voulu la recevoir à Tunis... Savez-vous comment elle m'a appelé tout à l'heure en passant devant moi? «Voleur et fils de chien...» Pas plus gênée que cela l'odalisque... C'est-à-dire que si je ne connaissais pas mon Hemerlingue aussi capon qu'il est gros... Après tout, bah! qu'ils disent ce qu'ils voudront. Je me moque d'eux. Qu'est-ce qu'ils peuvent contre moi? Me démolir près du bey? Ça m'est égal. Je n'ai plus rien à faire en Tunisie, et je m'en retirerai le plus tôt possible... Il n'y a qu'une ville, qu'un pays au monde, c'est Paris, Paris accueillant, hospitalier, pas bégueule, où tout homme intelligent trouve du large pour faire de grandes choses... Et moi, maintenant, voyez-vous, de Géry, je veux faire de grandes choses... J'en ai assez de la vie de mercati... J'ai travaillé pendant vingt ans pour l'argent; à présent je suis goulu de gloire, de considération, de renommée. Je veux être quelqu'un dans l'histoire de mon pays, et cela me sera facile. Avec mon immense fortune, ma connaissance des hommes, des affaires, ce que je sens là dans ma tête, je puis arriver à tout et j'aspire à tout... Aussi croyez-moi, mon cher enfant, ne me quittez jamais - on eût dit qu'il répondait à la pensée secrète de son jeune compagnon - restez fidèlement à mon bord. La mâture est
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