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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

- Si je crois! J'ai là-dessus des détails très précis que je tiens du baron Hemerlingue, le banquier qui a fait
le dernier emprunt tunisien... Il en connaît des histoires, celui-là, sur le Nabab. Imaginez-vous...»

Et les infamies commencèrent. Pendant quinze ans, Jansoulet avait indignement exploité l'ancien bey. On
citait des noms de fournisseurs et des tours admirables d'aplomb, d'effronterie; par exemple, l'histoire

d'une frégate à musique, oui, véritablement à musique, comme un tableau de salle à manger, qu'il avait

payée deux cent mille francs et revendue dix millions, un trône de trois millions, dont la note visible sur

les livres d'un tapissier du faubourg Saint-Honoré n'allait pas à cent mille francs; et le plus comique, c'est

que le bey ayant changé de fantaisie, le siège royal tombé en disgrâce avant même d'être déballé, était

encore cloué dans sa caisse de voyage à la douane de Tripoli.

Puis en dehors de ces commissions effrénées sur l'envoi du moindre jouet, on accentuait des accusations
plus graves mais aussi certaines, puisqu'elles venaient toujours de la même source. C'était à côté du

sérail, un harem d'Européennes admirablement monté, pour Son Altesse, par le Nabab qui devait s'y

connaître, ayant fait jadis à Paris - avant son départ pour l'Orient - les plus singuliers métiers: marchand

de contre-marques, gérant d'un bal de barrière, d'une maison plus mal famée encore... Et les

chuchotements se terminaient dans un rire étouffé, le rire lippu des hommes causant entre eux.

Le premier mouvement du jeune provincial, en entendant ces calomnies infâmes, fut de se retourner et de
crier:

«Vous en avez menti.»

Quelques heures plus tôt, il l'aurait fait sans hésiter, mais, depuis qu'il était là, il avait appris la méfiance,
le scepticisme. Il se contint donc et écouta jusqu'au bout, immobile à la même place, ayant tout au fond

de lui-même le désir inavoué de connaître mieux celui qu'il servait. Quant au Nabab, sujet bien

inconscient de cette hideuse chronique, tranquillement installé dans un petit salon auquel ses tentures

bleues, deux lampes à abat-jour communiquaient un air recueilli, il faisait sa partie d'écarté avec le duc

de Mora.

O magie du galion! Le fils du revendeur de ferraille seul à une table de jeu en face du premier
personnage de l'empire. Jansoulet en croyait à peine la glace de Venise ou se reflétaient sa figure

resplendissante et le crâne auguste, séparé d'une large raie. Aussi, pour reconnaître ce grand honneur,

s'appliquait-il à perdre décemment le plus de billets de mille francs possible, se sentant quand même le

gagnant de la partie et [illisible] de voir passer son argent dans ces mains aristocratiques dont il étudiait

les moindres gestes pendant qu'elles jetaient, coupaient ou soutenaient les cartes.

Autour d'eux un cercle se faisait, mais toujours à distance, les dix pas exigés pour le salut d'un prince;
c'était le public de ce triomphe où le Nabab assistait comme en rêve, grisé par ces accords féeriques un

peu assourdis dans le lointain, ces chants qui lui arrivaient en phrases coupées comme par-dessus

l'obstacle résonnant d'un étang, le parfum des fleurs épanouies d'une façon si singulière vers la fin des

bals parisiens, alors que l'heure qui s'avance confondant toutes les notions du temps, la lassitude de la

nuit blanche communiquent aux cerveaux allégés dans une atmosphère plus nerveuse, comme un

étourdissement de jouissance. La robuste nature de Jansoulet, de ce sauvage civilisé, était plus sensible

qu'une autre à ces raffinements inconnus; et il lui fallait toute sa force pour ne pas manifester par quelque

joyeux hourrah, une intempestive effusion de gestes et de paroles, ce mouvement d'allégresse physique

qui agitait tout son être, comme il arrive à ces grands chiens de montagne qu'une goutte d'essence

respirée jette dans des folles épileptiques.

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