|
Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
honneur à Jenkins, il avait mis quelques-unes de ses plaques, qu'il n'arborait jamais qu'aux jours officiels. Le reflet du linge, de la cravate blanche, l'argent mat des décorations, la douceur des cheveux rares et grisonnants ajoutaient à la pâleur de la tête, plus exsangue que tout ce qu'il y avait d'exsangue ce soir-là chez l'Irlandais.
Il menait une vie si terrible! La politique, le jeu sous toutes ses formes, coups de bourse et coups de baccarat, et cette réputation d'homme à bonnes fortunes qu'il fallait soutenir à tout prix. Oh! celui-là était un vrai client de Jenkins; et cette visite princière, il la devait bien à l'inventeur de ces mystérieuses perles qui donnaient à son regard cette flamme, à tout son être cet en-avant si vibrant et si extraordinaire.
«Mon cher duc, permettez-moi de vous...»
Monpavon, solennel, le jabot gonflé, essayait de faire la présentation si attendue; mais l'Excellence, distraite, n'entendait pas, continuait sa route vers le grand salon, emportée par un de ces courants électriques qui rompent la monotonie mondaine. Sur son passage, et pendant qu'il saluait la belle madame Jenkins, les femmes se penchaient un peu avec des airs attirants, un rire doux, une préoccupation de plaire. Mais lui n'en voyait qu'une seule, Félicia, debout au centre d'un groupe d'hommes, discutant comme au milieu de son atelier, et qui regardait venir le duc, tout en mangeant tranquillement un sorbet. Elle l'accueillit avec un naturel parfait. Discrètement l'entourage s'était retiré. Pourtant, et malgré ce qu'avait entendu Géry sur leurs relations présumées, il semblait n'y avoir entre eux qu'une camaraderie toute spirituelle, une familiarité enjouée.
«Je suis allé chez vous, Mademoiselle, en montant au bois.
- On me l'a dit. Vous êtes même entré dans l'atelier.
- Et j'ai vu le fameux groupe... mon groupe.
- Eh bien?
- C'est très beau... Le lévrier court comme un enragé... Le renard dételle admirablement... Seulement je n'ai pas bien compris... Vous m'aviez dit que c'était notre histoire à tous les deux?
- Ah! voilà... Cherchez... C'est un apologue que j'ai lu dans... Vous ne lisez pas Rabelais, monsieur le duc?
- Ma foi, non. Il est trop grossier...
- Eh bien, moi, j'ai appris à lire là-dedans. Très mal élevée, vous savez. Oh! très mal... Mon apologue est donc tiré de Rabelais. Voici: Bacchus a fait un renard prodigieux, imprenable à la course. Vulcain de son côté a donné à un chien de sa façon le pouvoir d'attraper toute bête qu'il poursuivra. «Or, comme dit mon auteur, advint qu'ils se rencontrèrent.» Vous voyez quelle course enragée et... interminable. Il me semble, mon cher duc, que le destin nous a mis ainsi en présence, munis de qualités contraires, vous qui avez reçu des dieux le don d'atteindre tous les coeurs, moi dont le coeur ne sera jamais pris.»
Elle lui disait cela, bien en face, presque en riant, mais serrée et droite dans sa tunique blanche qui semblait garder sa personne contre les libertés de son esprit. Lui, le vainqueur, l'irrésistible, il n'en avait jamais rencontré de cette race audacieuse et volontaire. Aussi l'enveloppait-il de toutes les effluves magnétiques d'une séduction, pendant qu'autour d'eux le murmure montant de la fête, les rires flûtés, le frôlement des satins et des franges de perles faisaient l'accompagnement à ce duo de passion mondaine et
|