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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

l'heure courte du plaisir - quelqu'un lui avait demandé négligemment, sans le regarder, ce que la bourse
faisait ce jour-là - se rapprocha de la porte du grand salon, que défendait un flot pressé d'habits noirs, une

houle de têtes penchées les unes à côté des autres et regardant.

Une vaste pièce richement meublée avec le goût artistique qui caractérisait le maître et la maîtresse de la
maison. Quelques tableaux anciens sur le fond clair des draperies. Une cheminée monumentale, décorée

d'un beau groupe de marbre, «les Saisons,» de Sébastien Ruys, autour duquel de longues tiges vertes

découpées en dentelle ou d'une raideur gaufrée de bronze se recourbaient vers la glace comme vers la

limpidité d'une eau pure. Sur les sièges bas, les femmes groupées, pressées, confondant presque les

couleurs vaporeuses de leurs toilettes, formant une immense corbeille de fleurs vivantes, au-dessus de

laquelle flottaient le rayonnement des épaules nues, des chevelures semées de diamants, gouttes d'eau sur

les brunes, reflets scintillants sur les blondes, et le même parfum capiteux, le même bourdonnement

confus et doux, fait de chaleur vibrante et d'ailes insaisissables, qui caresse en été toute la floraison d'un

parterre. Parfois un petit rire, montant dans cette atmosphère lumineuse, un souffle plus vif qui faisait

trembler des aigrettes et des frisures, se détacher tout à coup un beau profil. Tel était l'aspect du salon.

Quelques hommes se trouvaient là, en très petit nombre, tous des personnages de marque, chargés
d'années et de croix, qui causaient au bord d'un divan, appuyés au renversement d'un siège avec cet air de

condescendance que l'on prend pour parler à des enfants. Mais dans le susurrement paisible de ces

conversations une voix ressortait éclatante et cuivrée, celle du Nabab, qui évoluait tranquillement à

travers cette serre mondaine avec l'assurance que lui donnaient son immense fortune et un certain mépris

de la femme, rapporté d'Orient.

En ce moment, étalé sur un siège, ses grosses mains gantées de jaune croisées sans façon l'une sur l'autre,
il causait avec une très belle personne dont la physionomie originale - beaucoup de vie sur des traits

sévères - se détachait en pâleur au milieu des minois environnants, comme sa toilette toute blanche,

classique de plis et moulée sur sa grâce souple, contrastait avec des mises plus riches, mais dont aucune

n'avait cette allure de simplicité hardie. De son coin, de Géry admirait ce front court et uni sous la frange

des cheveux abaissés, ces yeux long ouverts, d'un bleu profond, d'un bleu d'abîme, cette bouche qui ne

cessait de sourire que pour détendre sa forme pure dans une expression lassée et retombante. En tout,

l'apparence un peu hautaine d'un être d'exception.

Quelqu'un près de lui la nomma... Félicia Ruys... Dès lors il comprit l'attrait rare de cette jeune fille,
continuatrice du génie de son père, et dont la célébrité naissante était arrivée jusqu'à sa province, auréolée

d'une réputation de beauté. Pendant qu'il la contemplait, qu'il admirait ses moindres gestes, un peu

intrigué par l'énigme de ce beau visage, il entendit chuchoter derrière lui:

«Mais voyez donc comme elle est aimable avec le Nabab... Si le duc arrivait...

- Le duc de Mora doit venir?

- Certainement. C'est pour lui que la soirée est donnée; pour le faire rencontrer avec Jansoulet.

- Et vous pensez que le duc et mademoiselle Ruys...

- D'où sortez-vous?... C'est une liaison connue de tout Paris... Ça date de la dernière exposition où elle a
fait son buste.

- Et la duchesse?...

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