bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Et, dans sa hâte, dans sa vaniteuse jouissance, il entraîna si vite Jansoulet que celui-ci n'eut pas le temps
de lui présenter son compagnon Paul de Géry, auquel il faisait faire son début dans le monde. Le jeune

homme fut bien heureux de cet oubli. Il se faufila dans la masse d'habits noirs sans cesse refoulée plus

loin à chaque nouvelle entrée, s'y engloutit, pris de cette terreur folle qu'éprouve tout jeune provincial

introduit dans un salon de Paris, surtout lorsqu'il est intelligent et fin, et qu'il ne porte pas comme une

cotte de mailles sous son plastron de toile l'imperturbable aplomb des rustres.

Vous tous, Parisiens de Paris, qui dès l'âge de seize ans avez, dans votre premier habit noir et le claque
sur la cuisse, promené votre adolescence à travers les réceptions de tous les mondes, vous ne connaissez

pas cette angoisse faite de vanité, de timidité, de souvenirs de lectures romanesques, qui nous visse les

dents l'une dans l'autre, engoue nos gestes, fait de nous pour toute une nuit un entre-deux de porte, un

meuble d'embrasure, un pauvre être errant et lamentable incapable de manifester son existence autrement

qu'en changeant de place de temps en temps, mourant de soif plutôt que d'approcher du buffet, et s'en

allant sans avoir dit un mot, à moins qu'il n'ait bégayé une de ces sottises égarées dont on se souvient

pendant des mois et qui nous font, la nuit, en y songeant, pousser un «ah!» de rage honteuse, la tête

cachée dans l'oreiller.

Paul de Géry était ce martyr. Là-bas dans son pays, il avait toujours vécu fort retiré près d'une vieille
tante dévote et triste, jusqu'au moment où l'étudiant en droit, destiné d'abord à une carrière dans laquelle

son père laissait d'excellents souvenirs, s'était vu attiré dans quelques salons de conseillers à la cour,

anciennes demeures mélancoliques à trumeaux fanés où il allait faire un quatrième au whist avec de

vénérables ombres. La soirée de Jenkins était donc un début pour ce provincial, que son ignorance même

et sa souplesse méridionale firent du premier coup observateur.

De l'endroit où il se trouvait, il assistait au défilé curieux et non encore terminé à minuit des invités de
Jenkins, toute la clientèle du médecin à la mode: la fine fleur de la société, beaucoup de politique et de

finance, des banquiers, des députés, quelques artistes, tous les surmenés du high life parisien, blafards,

les yeux brillants, saturés d'arsenic comme des souris gourmandes, mais insatiables de poison et de vie.

Le salon ouvert, la vaste antichambre dont on avait enlevé les portes laissait voir l'escalier de l'hôtel

chargé de fleurs sur les côtés, où se développaient les longues traînes dont le poids soyeux semblait

rejeter en arrière le buste décolleté des femmes dans ce joli mouvement ascensionnel qui les faisait

apparaître, peu à peu, jusqu'au complet épanouissement de leur gloire. Les couples arrivés en haut

paraissaient entrer en scène; et cela était doublement vrai, chacun laissant sur la dernière marche les

froncements de sourcils, les plis préoccupés, les airs excédés, ses colères, ses tristesses, pour montrer une

physionomie satisfaite, un sourire épanoui sur l'ensemble reposé des traits. Les hommes échangeaient des

poignées de mains loyales, des effusions fraternelles; les femmes, sans rien entendre, préoccupées

d'elles-mêmes, avec de petits caracolements sur place, des grâces frissonnantes, des jeux de prunelles et

d'épaules, murmuraient quelques mois d'accueil.

«Merci... Oh! merci... comme vous êtes bonne...»

Puis les couples se séparaient, car les soirées ne sont plus ces réunions d'esprits aimables, où la finesse
féminine forçait le caractère, les hautes connaissances, le génie même des hommes à s'incliner

gracieusement pour elle, mais ces cohues trop nombreuses dans lesquelles les femmes, seules assises,

gazouillant ensemble comme des captives de harem, n'ont plus que le plaisir d'être belles ou de le

paraître. De Géry, après avoir erré dans la bibliothèque du docteur, la serre, la salle de billard où l'on

fumait, ennuyé de conversations graves et arides, qui lui semblaient détonner dans un lieu si paré et dans

< page précédente | 30 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.