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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Voici ce que c'est; nous avons toujours au bureau un paquet préparé d'avance, une caisse bien ficelée qui
arrive censément du chemin de fer, pendant que le visiteur est là. «C'est vingt francs de port,» dit celui

d'entre nous qui apporte l'objet. (Vingt francs, quelquefois trente, selon la tête du patient.) Aussitôt

chacun de se fouiller: «Vingt francs de port! mais je ne les ai pas. - Ni moi non plus.» Malheur! On court

à la caisse. Fermée. Ou cherche le caissier. Sorti. Et la grosse voix du camionneur qui s'impatiente:

«Allons, allons, dépêchons-nous.» (C'est moi généralement qui imite le camionneur, à cause de mon

organe.) Que faire cependant? Retourner le colis, c'est le gouverneur qui ne sera pas content. «Messieurs,

je vous en prie, voulez-vous me permettre, hasarde alors l'innocente victime en ouvrant son

porte-monnaie. - Ah! Monsieur, par exemple...» Il donne ses vingt francs, on l'accompagne jusqu'à la

porte, et dès qu'il a les talons tournés, on partage entre tous le fruit du crime, en riant comme des bandits.

Fi! monsieur Passajon... A votre âge, un métier pareil... Eh! mon Dieu, je le sais bien. Je sais que je me
ferais plus d'honneur en sortant de ce mauvais lieu. Mais, quoi! il faudrait donc que je renonçasse à tout

ce que j'ai ici. Non, ce n'est pas possible. Il est urgent que je reste, au contraire, que je surveille, que je

sois toujours là pour profiter au moins d'une aubaine, s'il en arrive, une... Oh! par exemple, j'en jure sur

mon ruban, sur mes trente ans de services académiques, si jamais une affaire comme celle du Nabab me

permet de rentrer dans mes débours, je n'attendrai pas seulement une minute, je m'en irai vite soigner ma

jolie petite vigne là-bas, vers Monbars, à tout jamais guéri de mes idées de spéculation. Mais hélas! c'est

là un espoir bien chimérique. Usés, brûlés, connus comme nous le sommes sur la place de Paris, avec nos

actions qui ne sont plus cotées à la Bourse, nos obligations qui tournent à la paperasse, tant de

mensonges, tant de dettes, et le trou qui se creuse de plus en plus... (Nous devons à l'heure qu'il est trois

millions cinq cent mille francs. Et ce n'est pas encore ces trois millions-là qui nous gênent. Au contraire,

c'est ce qui nous soutient; mais nous avons chez le concierge une petite note de cent vingt-cinq francs

pour timbres-poste, mois du gaz et autres. Ça c'est le terrible.) Et l'on voudrait nous faire croire qu'un

homme, un grand financier comme ce Nabab, fût-il arrivé du Congo, descendu de la lune le jour même,

serait assez fou pour mettre son argent dans une baraque pareille... Allons donc!... Est-ce que c'est

possible? A d'autres, mon cher gouverneur.

IV. UN DÉBUT DANS LE MONDE.

«Monsieur Bernard Jansoulet!...»

Ce nom plébéien, accentué fièrement par la livrée, lancé d'une voix retentissante, sonna dans les salons
de Jenkins, comme un coup de cymbale, un de ces gongs qui, sur les théâtres de féerie, annoncent les

apparitions fantastiques. Les lustres pâlirent, il y eut une montée de flamme dans tous les yeux, à

l'éblouissante perspective des trésors d'Orient, des pluies de sequins et de perles secouées par les syllabes

magiques de ce nom hier inconnu.

Lui, c'était lui, le Nabab, le riche des riches, la haute curiosité parisienne, épicée de ce ragoût d'aventures
qui plaît tant aux foules rassasiées. Toutes les têtes se tournèrent, toutes les conversations

s'interrompirent; il y eut vers la porte une poussée de monde, une bousculade comme sur le quai d'un port

de mer pour voir entrer une felouque chargée d'or.

Jenkins lui-même, si accueillant, si maître de lui, qui se tenait dans le premier salon pour recevoir ses
invités, quitta brusquement le groupe d'hommes dont il faisait partie et s'élança au-devant des galions.

«Mille fois, mille fois aimable... Madame Jenkins va être bien heureuse, bien fière... Venez que je vous
conduise.»

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