bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Soyez tranquille, allez! Il en sera du Nabab, comme de la reine à Moëssard.»

Et il est retourné fabriquer ses devants de chemise.

Ce qu'il disait là se rapportait au temps où Moëssard faisait la cour à sa reine et où il avait promis au
gouverneur, qu'en cas de réussite, il engagerait Sa Majesté à mettre des fonds dans notre entreprise. Au

bureau, nous étions tous informés de cette nouvelle affaire, et très intéressés, vous pensez bien, à ce

qu'elle réussit vite, puisqu'il y avait notre argent au bout. Pendant deux mois, cette histoire nous tint tous

en haleine. On s'inquiétait, on épiait la figure de Moëssard, on trouvait que la dame y mettait bien des

façons; et notre vieux caissier, avec son air fier et sérieux, quand on l'interrogeait là-dessus, répondait

gravement derrière son grillage: «Rien de nouveau,» ou bien: «L'affaire est en bonne voie.» Alors, tout le

monde était content, l'on se disait des uns aux autres: «Ça marche... ça marche...» comme s'il s'agissait

d'une entreprise ordinaire... Non, vrai, il n'y a qu'un Paris, où l'on puisse voir des choses semblables...

Positivement, la tête vous en tourne quelquefois... En définitive, Moëssard, un beau matin, cessa de venir

au bureau. Il avait réussi, paraît-il; mais la Caisse territoriale ne lui avait pas semblé un

placement assez avantageux pour l'argent de sa bonne amie. Est-ce honnête, voyons?

D'ailleurs, le sentiment de l'honnêteté se perd si aisément que c'est à ne pas le croire. Quand je pense que
moi, Passajon, avec mes cheveux blancs, mon air vénérable, mon passé si pur, - trente ans de services

académiques, - je me suis habitué à vivre comme un poisson dans l'eau, au milieu de ces infamies, de ces

tripotages! C'est à se demander ce que je fais ici, pourquoi j'y reste, comment j'y suis venu.

Comment j'y suis venu? Oh! mon Dieu, bien simplement. Il y a quatre ans, ma femme étant morte, mes
enfants mariés, je venais de prendre ma retraite de garçon de salle à la Faculté, lorsqu'une annonce de

journal me tomba incidemment sous les yeux: «On demande un garçon de bureau d'un certain âge à la

Caisse territoriale
, 56, boulevard Malesherbes. Bonnes références.» Faisons-en l'aveu tout d'abord.
La Babylone moderne m'avait toujours tenté. Puis, je me sentais encore vert, je voyais devant moi dix

bonnes années pendant lesquelles je pourrais gagner un peu d'argent, beaucoup peut-être, en plaçant mes

économies dans la maison de banque où j'entrerais. J'écrivis donc en envoyant ma photographie, celle de

chez Crespon, de la place du Marché, où je suis représenté le menton bien rasé, l'oeil vif sous mes gros

sourcils blancs, avec ma chaîne d'acier au cou, mon ruban d'officier d'académie, «l'air d'un père conscrit

sur sa chaise curule!» comme disait notre doyen, M. Chalmette. (Il prétendait encore que je ressemblais

beaucoup à feu Louis XVIII; moins fort cependant.)

Je fournis aussi les meilleures références, les apostilles les plus flatteuses de ces messieurs de la Faculté.
Courrier par courrier, le gouverneur me répondit que ma figure lui convenait, - je crois bien, parbleu!

c'est une amorce pour l'actionnaire, qu'une antichambre gardée par un visage imposant comme le mien, -

et que je pouvais arriver quand je voudrais. J'aurais dû, me direz-vous, prendre mes renseignements, moi

aussi. Eh! sans doute. Mais j'en avais tant à fournir sur moi-même, que la pensée ne me vint pas de leur

en demander sur eux. Comment se méfier, d'ailleurs, en voyant cette installation admirable, ces hauts

plafonds, ces coffres-forts, grands comme des armoires, et ces glaces où l'on se voit de la tête aux

genoux. Puis ces prospectus ronflants, ces millions que j'entendais passer dans l'air, ces entreprises

colossales à bénéfices fabuleux. Je fus ébloui, fasciné... Il faut dire aussi, qu'à l'époque, la maison avait

une autre mine qu'aujourd'hui. Certainement, les affaires allaient déjà mal, - elles sont toujours allées

mal, nos affaires, - le journal ne paraissait plus que d'une façon irrégulière. Mais une petite

combinazione
du gouverneur lui permettait de sauver les apparences.

Il avait eu l'idée, figurez-vous, d'ouvrir une souscription patriotique pour élever une statue au général

< page précédente | 27 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.