bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

de cette manière, et que ce n'était pas la peine d'avoir un local de douze mille francs de loyer, avec huit
fenêtres de façade en plein boulevard Malesherbes, pour y faire roussir des oignons. Je ne sais pas tout ce

qu'il ne m'a pas dit, dans son effervescence. Moi, naturellement, je me suis vexé de m'entendre parler sur

ce ton insolent. C'est bien le moins qu'on soit poli avec les gens qu'on ne paie pas, que diantre! Alors, je

lui ai répondu que c'était bien fâcheux, en effet; mais que si la Caisse territoriale me réglait ce

qu'elle me doit, assavoir quatre ans d'appointements arriérés, plus sept mille francs d'avances

personnelles par moi faites au gouverneur pour frais de voitures, journaux, cigares et grogs américains,

les jours de conseil, - je m'en irais manger honnêtement à la gargote prochaine et je ne serais pas réduit à

faire cuire dans la salle de nos séances un malheureux fricot dû à la commisération publique des

cuisinières. Attrape...

En parlant ainsi, j'avais cédé à un mouvement d'indignation bien excusable aux yeux de toute personne
quelconque connaissant ma situation ici. Encore n'avais-je rien dit de malséant, et m'étais-je tenu dans les

bornes d'un langage conforme à mon âge et à mon éducation. (Je dois avoir consigné quelque part dans

ces mémoires que, sur mes soixante-cinq ans révolus, j'en avais passé plus de trente comme appariteur à

la Faculté des lettres de Dijon. De là mon goût pour les rapports, les mémoires et ces notions de style

académique dont on trouvera la trace en maint endroit de cette élucubration.) Je m'étais donc exprimé

vis-à-vis du gouverneur avec la plus grande réserve, sans employer aucune de ces injures dont tout

chacun ici l'abreuve à la journée, depuis nos deux censeurs, M. de Monpavon, qui toutes les fois qu'il

vient l'appelle en riant «Fleur-de-Mazas,» et M. de Bois-l'Héry, du cercle des Trompettes, grossier

comme un palefrenier, qui lui dit toujours pour adieu: «A ton bois de lit, punaise!» jusqu'à notre caissier,

que j'ai entendu lui répéter cent fois en tapant sur son grand livre: «qu'il a là de quoi le faire fiche aux

galères quand il voudra.» Eh bien! c'est égal, ma simple observation a produit sur lui un effet

extraordinaire. Le tour de ses yeux est devenu tout jaune, et il a proféré ces paroles en tremblant de

colère, une de ces mauvaises colères de son pays: «Passajon, vous êtes un goujat... Un mot de plus et je

vous chasse.» J'en suis resté cloué de stupeur. Me chasser, moi! et mes quatre ans d'arriéré, et mes sept

mille francs d'avances?... Comme s'il lisait couramment mon idée, le gouverneur m'a répondu que tous

les comptes allaient être réglés, y compris le mien. «Du reste, a-t-il ajouté, faites venir ces messieurs dans

mon cabinet. J'ai une grande nouvelle à leur apprendre.» Là-dessus, il est entré chez lui en claquant les

portes.

Ce diable d'homme. On a beau le connaître à fond, savoir comme il est menteur, comédien, il s'arrange
toujours pour vous retourner avec ses histoires... Mon compte, à moi!... à moi!... J'en étais si ému que

mes jambes se dérobaient pendant que j'allais prévenir le personnel.

Réglementairement, nous sommes douze employés à la Caisse territoriale, y compris le
gouverneur, et le beau Moëssard, directeur de la Vérité financière; mais il y en a plus de la moitié

qui manque. D'abord, depuis que la Vérité ne paraît plus - voilà deux ans de ça - M. Moëssard n'a

pas remis une fois les pieds chez nous. Il paraît qu'il est dans les honneurs, dans les richesses, qu'il a pour

bonne amie une reine, une vraie reine, qui lui donne autant d'argent qu'il veut... Oh! ce Paris, quelle

Babylone... Les autres viennent de temps en temps s'informer s'il n'y a pas par hasard du nouveau à la

caisse; et, comme il n'y en a jamais, on reste des semaines sans les voir. Quatre ou cinq fidèles, tous des

pauvres vieux comme moi, s'entêtent à paraître régulièrement tous les matins à la même heure, par

habitude, par désoeuvrement, embarras de savoir que devenir; seulement chacun s'occupe de choses tout

à fait étrangères au bureau. Il faut vivre, écoutez donc! Et puis on ne peut pas passer sa journée à se

traîner de fauteuil en fauteuil, de fenêtre en fenêtre, pour regarder au dehors (huit fenêtres de façade sur

le boulevard). Alors on tâche de travailler comme on peut. Moi, n'est-ce pas, je tiens les écritures de

< page précédente | 25 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.