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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

aux garnis, qu'il conservait depuis, comme un fétiche de joueur, et dont les trois tiroirs contenaient
toujours deux cent mille francs en monnaie courante. C'est à cette ressource constante qu'il avait recours

les jours de grandes audiences, mettant une certaine ostentation à remuer l'or, l'argent, à pleines mains

brutales, à l'engloutir au fond de ses poches pour le tirer de là avec un geste de marchand de boeufs, une

certaine façon canaille de relever les pans de sa redingote, et d'envoyer sa main «à fond et dans le tas.»

Aujourd'hui, les tiroirs de la petite commode doivent avoir une terrible brèche...

Après tant de chuchotements mystérieux, de demandes plus ou moins nettement formulées, d'entrées
fortuites, de sorties triomphantes, le dernier client expédié, la commode refermée à clef, l'appartement de

la place Vendôme se désemplissait sous le jour douteux de quatre heures, cette fin des journées de

novembre si longuement prolongées ensuite aux lumières. Les domestiques desservaient le café, le raki,

emportaient les boîtes à cigares ouvertes et à moitié vides. Le Nabab se croyant seul, eut un soupir de

soulagement: «Ouf!.., c'est fini...» Mais non. En face de lui, quelqu'un se détache d'un angle déjà obscur

et s'approche une lettre à la main.

Encore!

Et tout de suite, machinalement, le pauvre homme fit son geste éloquent de maquignon. Instinctivement
aussi, le visiteur eut un mouvement de recul si prompt, si offensé, que le Nabab comprit qu'il se

méprenait et se donna la peine de regarder le jeune homme qui se présentait devant lui, simplement mais

correctement vêtu, le teint mat, sans le moindre frisson de barbe, les traits réguliers, peut-être un peu trop

sérieux et fermés pour son âge, ce qui, avec ses cheveux d'un blond pâle, frisés par petites boucles

comme une perruque poudrée, lui donnait l'aspect d'un jeune député du tiers sous Louis XVI, la tête d'un

Barnave à vingt ans. Cette physionomie, quoique le Nabab la vit pour la première fois, ne lui était pas

absolument inconnue.

«Que désirez-vous, Monsieur?»

Prenant la lettre que le jeune homme lui offrait, il s'approcha d'une fenêtre pour la lire.

«Té!... C'est de maman...»

Il dit cela d'un air si heureux, ce mot de «maman» illumina toute sa figure d'un sourire si jeune, si bon,
que le visiteur, d'abord repoussé par l'aspect vulgaire de ce parvenu, se sentit plein de sympathie pour lui.

A demi-voix, le Nabab lisait ces quelques lignes d'une grosse écriture incorrecte et tremblée, qui
contrastait avec le grand papier satiné, ayant pour en-tête: «Château de Saint Romans.»

«Mon cher fils, cette lettre te sera remise par l'aîné des enfants de M. de Géry, l'ancien juge de paix du
Bourg-Saint-Andéol, qui s'est montré si bon pour nous...»

Le Nabab s'interrompit:

«J'aurais dû vous reconnaître, monsieur de Géry... Vous ressemblez à votre père... Asseyez-vous, je vous
en prie.»

Puis il acheva de parcourir la lettre. Sa mère ne lui demandait rien de précis, mais, au nom des services
que la famille de Géry leur avait rendus autrefois, elle lui recommandait M. Paul. Orphelin, chargé de ses

deux jeunes frères, il s'était fait recevoir avocat dans le Midi et venait à Paris chercher fortune. Elle

suppliait Jansoulet de l'aider, «car il en avait bien besoin, le pauvre.» Et elle signait: «Ta mère qui se

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