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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
capitaux... moi zé vous donne tout oun pople.» L'affaire est enlevée.
«Bompain... Bompain...» appelle le Nabab enthousiasmé. Il n'a plus qu'une peur, c'est que la chose lui échappe; et pour engager Paganetti, qui n'a pas caché ses besoins d'argent, il se hâte d'opérer un premier versement à la Caisse territoriale. Nouvelle apparition de l'homme en calotte rouge avec le livre de souches qu'il presse contre sa poitrine gravement, comme un enfant de choeur changeant l'évangile de côté. Nouvelle apposition de la signature de Jansoulet sur un feuillet, que le gouverneur enfourne d'un air négligent et qui opère sur sa personne une subite transformation. Le Paganetti, si humble, si plat tout à l'heure, s'éloigne avec l'aplomb d'un homme équilibré de quatre cent mille francs, tandis que Monpavon, portant plus haut encore que d'habitude, le suit dans ses pas et le couve d'une sollicitude plus que paternelle.
«Voilà une bonne affaire de faite, se dit le Nabab, je vais pouvoir prendre mon café.» Mais dix emprunteurs l'attendent au passage. Le plus prompt, le plus adroit, c'est Cardailhac, le directeur, qui le happe et l'emporte dans un salon à l'écart: «Causons un peu, mon bon. Il faut que je vous expose la situation de notre théâtre.» Très compliquée, sans doute, la situation; car voici de nouveau M. Bompain qui s'avance et des feuilles qui s'envolent du cahier de papier azur... A qui le tour maintenant? C'est le journaliste Moëssard qui vient se faire payer l'article du Messager; le Nabab saura ce qu'il en coûte pour se faire appeler «bienfaiteur de l'enfance» dans les journaux du matin. C'est le curé de province qui demande des fonds pour reconstruire son église, et prend les chèques d'assaut avec la brutalité d'un Pierre l'Ermite. C'est le vieux Schwalbach s'approchant, le nez dans sa barbe, clignant de l'oeil d'un air mystérieux. «Chut!... il a drufé une berle» pour la galerie de monsieur, un Hobbéma qui vient de la collection du duc de Mora. Mais ils sont plusieurs à le guigner. Ce sera difficile. «Je le veux à tout prix, dit le Nabab amorcé par le nom de Mora... Entendez-vous, Schwalbach. Il me faut ce Nobbéma... Vingt mille francs pour vous si vous le décrochez.
- J'y ferai mon possible, monsieur Jansoulet.»
Et le vieux coquin calcule, tout en s'en retournant que les vingt mille du Nabab ajoutés aux dix mille que le duc lui a promis, s'il le débarrasse de son tableau, lui feront un assez joli bénéfice.
Pendant que ces heureux défilent, d'autres surveillent à l'entour, enragés d'impatience, rongeant leurs ongles jusqu'aux phalanges; car tous sont venus dans la même intention. Depuis le bon Jenkins, qui a ouvert la marche, jusqu'au masseur Cabassu, qui la ferme, tous ramènent le Nabab dans un salon écarté. Mais si loin qu'ils l'entraînent dans cette galerie de pièces de réception, il se trouve quelque glace indiscrète pour refléter la silhouette du maître de la maison et la mimique de son large dos. Ce dos est d'une éloquence! Par moments, il se redresse indigné. «Oh! non... c'est trop.» Ou bien il s'affaisse avec une résignation comique: «Allons, puisqu'il le faut.» Et toujours le fez de Bompain dans quelque coin du paysage...
Quand ceux-là ont fini, il en arrive encore; c'est le frétin qui vient à la suite des gros mangeurs dans les chasses féroces des rivières. Il y a un va-et-vient continuel à travers ces beaux salons blanc et or, un bruit de portes, un courant établi d'exploitation effrontée et banale attiré des quatre coins de Paris et de la banlieue par cette gigantesque fortune et cette incroyable facilité.
Pour ces petites sommes, cette distribution permanente, on n'avait pas recours au livre à souches. Le Nabab gardait à cet effet, dans un de ses salons, une commode en bois d'acajou, horrible petit meuble représentant des économies de concierge, le premier que Jansoulet eut acheté lorsqu'il avait pu renoncer
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