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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
grimace. Cela se sait dans ce singulier monde qu'au milieu de la vie encombrée du Nabab l'heure du café reste la seule libre pour les audiences confidentielles, et chacun voulant en profiter, tous venus là pour arracher une poignée à cette toison d'or qui s'offre d'elle-même avec tant de bonhomie, on ne cause plus, on n'écoute plus, on est tout à son affaire.
C'est le bon Jenkins qui commence. Il a pris son ami Jansoulet dans une embrasure et lui soumet les devis de la maison de Nanterre. Une grosse acquisition, fichtre! Cent cinquante mille francs d'achat, puis des frais considérables d'installation, le personnel, la literie, les chèvres nourricières, la voiture du directeur, les omnibus allant chercher les enfants à chaque train... Beaucoup d'argent... Mais comme ils seront bien là, ces chers petits êtres; quel service rendu à Paris, à l'humanité! Le gouvernement ne peut pas manquer de récompenser d'un bout de ruban rouge un dévouement philanthropique aussi désintéressé. «La croix, le 15 août...» avec ces mots magiques, Jenkins aura tout ce qu'il veut. De sa voix joyeuse et grasse, qui semble toujours héler un canot dans le brouillard, le Nabab appelle: «Bompain.» L'homme au fez, s'arrachant à la cave aux liqueurs, traverse le salon majestueusement, chuchote, s'éloigne et revient avec un encrier et un cahier à souches dont les feuilles se détachent, s'envolent toutes seules. Belle chose que la richesse! Signer sur son genou un chèque de deux cent mille francs ne coûte pas plus à Jansoulet que de tirer un louis de sa poche.
Furieux, le nez dans leur tasse, les autres guettent de loin cette petite scène. Puis, lorsque Jenkins s'en va, léger, souriant, saluant d'un geste les différents groupes, Monpavon saisit le gouverneur: «A nous.» Et tous deux, s'élançant sur le Nabab, l'entraînent vers un divan, l'asseyent de force, le serrent entre eux avec un petit rire féroce qui semble signifier: «Qu'est-ce que nous allons lui faire?» Lui tirer de l'argent, le plus d'argent possible. Il en faut, pour remettre à flot la Caisse territoriale, ensablée depuis des années, enlisée jusqu'en haut de sa mature... Une opération superbe, ce renflouement, s'il faut en croire ces messieurs; car la caisse submergée est remplie de lingots, de matières précieuses, des mille richesses variées d'un pays neuf dont tout le monde parle et que personne ne connaît. En fondant cet établissement sans pareil, Paganetti de Porto-Vecchio a eu pour but de monopoliser l'exploitation de toute la Corse: mines de fer, de soufre, de cuivre, carrières de marbre, corailleries, huitrières, eaux ferrugineuses, sulfureuses, immenses forêts de thuyas, de chênes-liège, et d'établir pour faciliter cette exploitation, un réseau de chemins de fer à travers l'île, plus un service de paquebots. Telle est l'oeuvre gigantesque à laquelle il s'est attelé. Il y a englouti des capitaux considérables, et c'est le nouveau venu, l'ouvrier de la dernière heure, qui bénéficiera de tout.
Pendant qu'avec son accent italien, des gestes effrénés, le Corse énumère les «splendeurs» de l'affaire, Monpavon, hautain et digne, approuve de la tête avec conviction, et de temps en temps, quand il juge le moment convenable, jette dans la conversation le nom du duc de Mora, qui fait toujours son effet sur le Nabab.
«Enfin, qu'est-ce qu'il faudrait?
- Des millions,» dit Monpavon fièrement, du ton d'un homme qui n'est pas embarrassé pour s'adresser ailleurs. Oui, des millions. Mais l'affaire est magnifique. Et, comme disait Son Excellence, il y aurait là pour un capitaliste une haute situation à prendre, même une situation politique. Pensez donc! dans ce pays sans numéraire. On pouvait devenir conseiller général, député... Le Nabab tressaille... Et le petit Paganetti, qui sent l'appât frémir sur son hameçon: «Oui, député, vous le serez quand je voudrai... Sur un signe de moi, toute la Corse est à votre dévotion...» Puis il se lance dans une improvisation étourdissante, comptant les voix dont il dispose, les cantons qui se lèveront à son appel. «Vous m'apportez vos
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