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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
droit et le devoir de tout romancier, il s'est rappelé un singulier épisode du Paris cosmopolite d'il y a quinze ans. Le romanesque d'une existence éblouissante et rapide, traversant en météore le ciel parisien, a évidemment servi de cadre au Nabab, à cette peinture des moeurs de la fin du second empire. Mais autour d'une situation, d'aventures connues, que chacun était en droit d'étudier et de rappeler, quelle fantaisie répandue, que d'inventions, que de broderies, surtout quelle dépense de cette observation continuelle, éparse, presque inconsciente, sans laquelle il ne saurait y avoir d'écrivains d'imagination. D'ailleurs, pour se rendre compte du travail «cristallisant» qui transporte du réel à la fiction, de la vie au roman, les circonstances les plus simples, il suffirait d'ouvrir le Moniteur Officiel de février 1864 et de comparer certaine séance du corps législatif au tableau que j'en donne dans mon livre. Qui aurait pu supposer qu'après tant d'années écoulées ce Paris à la courte mémoire saurait reconnaître le modèle primitif dans l'idéalisation que le romancier en a faite et qu'il s'élèverait des voix pour accuser d'ingratitude celui qui ne fut point certes «le commensal assidu» de son héros, mais seulement, dans leurs rares rencontres, un curieux en qui la vérité se photographie rapidement et qui ne peut jamais effacer de son souvenir les images une fois fixées?
J'ai connu le «Vrai Nabab» en 1864, j'occupais alors une position semi-officielle qui m'obligeait à mettre une grande réserve dans mes visites à ce fastueux et accueillant Levantin. Plus tard je fus lié avec un de ses frères; mais à ce moment-là le pauvre Nabab se débattait au loin dans des buissons d'épines cruelles et l'on ne le voyait plus à Paris que rarement. Du reste il est bien gênant pour un galant homme de compter ainsi avec les morts et de dire: «Vous vous trompez. Bien que ce fût un hôte aimable, on ne m'a pas souvent vu chez lui.» Qu'il me suffise donc de déclarer qu'en parlant du fils de la mère Françoise comme je l'ai fait, j'ai voulu le rendre sympathique et que le reproche d'ingratitude me parait de toute façon une absurdité. Cela est si vrai que bien des gens trouvent le portrait trop flatté, plus intéressant que nature. A ces gens-là ma réponse est fort simple: «Jansoulet m'a fait l'effet d'un brave homme; mais en tout cas, si je me trompe, prenez-vous-en aux journaux qui vous ont dit son vrai nom. Moi je vous ai livré mon roman comme un roman, mauvais ou bon, sans ressemblance garantie.
Quant à Mora, c'est autre chose. On a parlé d'indiscrétion, de défection politique... Mon Dieu, je ne m'en suis jamais caché. J'ai été, à l'âge de vingt ans, attaché au cabinet du haut fonctionnaire qui m'a servi de type; et mes amis de ce temps-là savent quel grave personnage politique je faisais. L'Administration elle aussi a dû garder un singulier souvenir de ce fantastique employé à crinière Mérovingienne, toujours le dernier venu au bureau, le premier parti, et ne montant jamais chez le duc que pour lui demander des congés; avec cela d'un naturel indépendant, les mains nettes de toute cantite, et si peu inféodé à l'Empire que le jour où le duc lui offrit d'entrer à son cabinet, le futur attaché crut devoir déclarer avec une solennité juvénile et touchante «qu'il était Légitimiste.»
«L'Impératrice l'est aussi,» répondit l'Excellence en souriant d'un grand air impertinent et tranquille. C'est avec ce sourire-là que je l'ai toujours vu, sans avoir besoin pour cela de regarder par le trou des serrures; et c'est ainsi que je l'ai peint, tel qu'il aimait à se montrer, dans son attitude de Richelieu-Brümmel. L'histoire s'occupera de l'homme d'État. Moi j'ai fait voir, en le mêlant de fort loin à la fiction de mon drame, le mondain qu'il était et qu'il voulait être, assuré d'ailleurs que de son vivant il ne lui eût point déplu d'être présenté ainsi.
Voilà ce que j'avais à dire. Et maintenant, ces déclarations faites en toute franchise, retournons bien vite au travail. On trouvera ma préface un peu courte et les curieux y auront en vain cherché le piment attendu. Tant pis pour eux. Si brève que soit cette page, elle est pour moi trois fois trop longue. Les préfaces ont cela de mauvais surtout qu'elles vous empêchent d'écrire des livres.
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