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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Sous le hâle épais de ses joues, le Nabab rougit comme un enfant, et les yeux brillants de plaisir:

«C'est vrai?... le Messager a parlé de moi?

- Pendant deux colonnes... Comment Moëssard ne vous l'a-t-il pas montré?

- Oh! fit Moëssard modestement, cela ne valait pas la peine.»

C'était un petit journaliste, blondin et poupin, assez joli garçon, mais dont la figure présentait cette fanure
particulière aux garçons de restaurants de nuit, aux comédiens et aux filles, faite de grimaces de

convention et du reflet blafard du gaz. Il passait pour être l'amant gagé d'une reine exilée et très légère.

Cela se chuchotait autour de lui, et lui faisait dans son monde une place enviée et méprisable.

Jansoulet insista pour lire l'article, impatient de savoir ce qu'on disait de lui. Malheureusement, Jenkins
avait laissé son exemplaire chez le duc.

«Qu'on aille vite me chercher un Messager, dit le Nabab au domestique derrière lui.»

Moëssard intervint:

«C'est inutile, je dois avoir la chose sur moi.»

Et avec le sans-façon de l'habitué d'estaminet, du reporter qui griffonne son fait-divers en face d'une
chope, le journaliste tira un portefeuille bourré de notes, papiers timbrés, découpures de journaux, billets

satinés à devises, - qu'il éparpilla sur la table, en reculant son assiette pour chercher l'épreuve de son

article.

«Voilà...» Il la passait à Jansoulet; mais Jenkins réclama:

- Non... non... lisez tout haut.»

L'assemblée faisant chorus, Moëssard reprit son épreuve et commença à lire à haute voix L'OEUVRE DE
BETHLÉHEM et M. BERNARD JANSOULET, un long dithyrambe en faveur de l'allaitement artificiel,

écrit sur des notes de Jenkins, reconnaissables à certaines phrases en baudruche que l'Irlandais

affectionnait... le long martyrologue de l'enfance... le mercenariat du sein... La chèvre bienfaitrice et

nourrice..., et finissant, après une pompeuse description du splendide établissement de Nanterre, par

l'éloge de Jenkins et la glorification de Jansoulet: «O Bernard Jansoulet, bienfaiteur de l'enfance!...»

Il fallait voir la mine vexée, scandalisée des convives. Quel intrigant que ce Moëssard!... Quelle
impudente flagornerie!... Et le même sourire envieux, dédaigneux tordait toutes les bouches. Le diable,

c'est qu'on était forcé d'applaudir, de paraître enchanté, le maître de maison n'ayant pas l'odorat blasé en

fait d'encens et prenant tout très au sérieux, l'article et les bravos qu'il soulevait. Sa large face rayonnait

pendant la lecture. Souvent, là-bas, au loin, il avait fait ce rêve d'être ainsi cantiqué dans les journaux

parisiens, d'être quelqu'un au milieu de cette société, la première de toutes, sur laquelle le monde entier a

les yeux fixés comme sur un porte-lumière. Maintenant ce rêve devenait réel. Il regardait tous ces gens

attablés, cette desserte somptueuse, cette salle à manger lambrissée, aussi haute certainement que l'église

de son village; il écoutait le bruit sourd de Paris roulant et piétinant sous ses fenêtres, avec le sentiment

intime qu'il allait devenir un gros rouage de cette machine active et compliquée. Et alors, dans le

bien-être du repas, entre les lignes de cette triomphante apologie, par un effet de contraste, il voyait se

dérouler sa propre existence, son enfance misérable, sa jeunesse aventureuse et tout aussi triste, les jours

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