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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
de village pour comprendre à quel personnage des intérêts comme ceux du Nabab avaient été abandonnés.
Enfin, pour remplir les vides parmi ces figures esquissées, la Turquerie! Des Tunisiens, des Marocains, des Égyptiens, des Levantins; et, mêlée à cet élément exotique, toute une bohème parisienne et multicolore de gentilshommes décavés, d'industriels louches, de journalistes vidés, d'inventeurs de produits bizarres, de gens du Midi débarqués sans un sou, tout ce que cette grande fortune attirait, comme la lumière d'un phare, de navires perdus à ravitailler, ou de bandes d'oiseaux tourbillonnant dans le noir. Le Nabab admettait ce ramassis à sa table par bonté, par générosité, par faiblesse, par une grande facilité de moeurs, jointe à une ignorance absolue, par un reste de ces mélancolies d'exilé, de ces besoins d'expansion qui lui faisaient accueillir, là-bas, à Tunis, dans son splendide palais du Bardo, tout ce qui débarquait de France, depuis le petit industriel exportant des articles de Paris, jusqu'au fameux pianiste en tournée, jusqu'au consul général.
En écoutant ces accents divers, ces intonations étrangères brusquées ou bredouillantes, en regardant ces physionomies si différentes, les unes violentes, barbares, vulgaires, d'autres extra-civilisées, fanées, boulevardières, comme blettes, les mêmes variétés, se trouvant dans le service, où des «larbins» sortis la veille de quelque bureau, l'air insolent, têtes de dentistes ou de garçons de bains, s'affairaient parmi des Éthiopiens immobiles et luisants comme des torchères de marbre noir, il était impossible de dire exactement où l'on se trouvait; en tout cas, on ne se serait jamais cru place Vendôme, en plein coeur battant et centre de vie de notre Paris moderne. Sur la table, même dépaysement de mets exotiques, de sauces au safran ou aux anchois, d'épices compliquées de friandises turques, de poulets aux amandes frites; cela, joint à la banalité de l'intérieur, aux dorures de ses boiseries, au tintement criard des sonnettes neuves, donnait l'impression d'une table d'hôte de quelque grand hôtel de Smyrne ou de Calcutta, ou d'une luxueuse salle à manger du paquebot transatlantique, le Péreire ou le Sinaï.
Il semble que cette diversité de convives, - j'allais dire de passagers, - dût rendre le repas animé et bruyant. Loin de là. Ils mangeaient tous nerveusement, silencieusement, en s'observant du coin de l'oeil, et même les plus mondains, ceux qui paraissaient le plus à l'aise, avaient dans le regard l'égarement et le trouble d'une pensée fixe, une fièvre anxieuse qui les faisaient parler sans répondre, écouter sans comprendre un mot de ce qu'on avait dit.
Tout à coup la porte de la salle à manger s'ouvrit:
«Ah! voilà Jenkins, fit le Nabab tout joyeux... Salut, salut, docteur... Comment ça va, mon camarade?»
Un sourire circulaire, une énergique poignée de main à l'amphitryon, et Jenkins s'assit en face de lui, à côté de Monpavon, devant le couvert qu'un domestique venait d'apporter en toute hâte et sans avoir reçu d'ordre, exactement comme à une table d'hôte. Au milieu de ces figures préoccupées et fiévreuses, au moins celle-là contrastait par sa bonne humeur, son épanouissement, cette bienveillance loquace et complimenteuse qui fait des Irlandais un peu les Gascons de l'Angleterre. Et quel robuste appétit, avec quel entrain, quelle liberté de conscience il manoeuvrait, tout en parlant, sa double rangée de dents blanches.
«Eh bien! Jansoulet, vous avez lu?
- Quoi donc?
- Comment! vous ne savez pas?... Vous n'avez pas lu ce que le Messager dit de vous ce matin?»
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