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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

Ils n'étaient guère plus d'une vingtaine ce matin-là dans la salle à manger du Nabab, une salle à manger
en chêne sculpté, sortie la veille de chez quelque grand tapissier, qui du même coup avait fourni les

quatre salons en enfilade entrevus dans une porte ouverte, les tentures du plafond, les objets d'art, les

lustres, jusqu'à la vaisselle plate étalée sur les dressoirs, jusqu'aux domestiques qui servaient. C'était bien

l'intérieur improvisé, dès la descente du chemin de fer, par un gigantesque parvenu pressé de jouir.

Quoiqu'il n'y eût pas autour de la table la moindre robe de femme, un bout d'étoffe claire pour l'égayer,

l'aspect n'en était pas monotone, grâce au disparate, à la bizarrerie des convives, des éléments de tous les

mondes, des échantillons d'humanité détachés de toutes les races, en France, en Europe, dans l'univers

entier, du haut en bas de l'échelle sociale. D'abord, le maître du logis, espèce de géant, - tanné, hâlé,

safrané, la tête dans les épaules, - à qui son nez court et perdu dans la bouffissure du visage, ses cheveux

crépus, massés comme un bonnet d'astrakan sur un front bas et têtu, ses sourcils en broussailles avec des

yeux de chapard embusqué, donnaient l'aspect féroce d'un Kalmouck, d'un sauvage de frontières, vivant

de guerre et de rapines. Heureusement le bas de la figure, la lèvre lippue et double, qu'un sourire adorable

de bonté épanouissait, relevait, retournait tout à coup, tempérait d'une expression à la Saint Vincent de

Paule cette laideur farouche, cette physionomie si originale qu'elle en oubliait d'être commune. Et

pourtant l'extraction inférieure se trahissait d'autre façon par la voix, une voix de marinier du Rhône,

éraillée et voilée, où l'accent méridional devenait plus grossier que dur, et deux mains élargies et courtes,

phalanges velues, doigts carrés et sans ongles, qui, posées sur la blancheur de la nappe, parlaient de leur

passé avec une éloquence gênante. En face, de l'autre côté de la table, dont il était un des commensaux

habituels, se tenait le marquis de Monpavon, mais un Monpavon qui ne ressemblait en rien au spectre

maquillé, aperçu plus haut, un homme superbe et sans âge, grand nez majestueux, prestance seigneuriale,

étalant un large plastron de linge immaculé, qui craquait sous l'effort continu de la poitrine à se cambrer

en avant, et se bombait chaque fois avec le bruit d'un dindon blanc qui se gonfle, ou d'un paon qui fait la

roue. Son nom de Monpavon lui allait bien.

De grande famille, richement apparenté, mais ruiné par le jeu et les spéculations, l'amitié du duc de Mora
lui avait valu une recette générale de première classe. Malheureusement sa santé ne lui avait pas permis

de garder ce beau poste, - les gens bien informés disaient que sa santé n'y était pour rien, - et depuis un an

il vivait à Paris, attendant d'être guéri, disait-il, pour reprendre sa position. Les mêmes gens assuraient

qu'il ne la retrouverait jamais, et que même, sans de hautes protections... Du reste, le personnage

important du déjeuner; cela se sentait à la façon dont les domestiques le servaient, dont le Nabab le

consultait, l'appelant «monsieur le marquis,» comme à la Comédie-Française, moins encore par

déférence que par fierté, pour l'honneur qui en rejaillissait sur lui-même. Plein de dédain pour

l'entourage, M. le marquis parlait peu, de très haut, et comme en se penchant vers ceux qu'il honorait de

sa conversation. De temps en temps, il jetait au Nabab, par dessus la table, quelques phrases

énigmatiques pour tous.

«J'ai vu le duc hier... M'a beaucoup parlé de vous à propos de cette affaire... Vous savez, chose...
machin... Comment donc?

- Vraiment?... Il vous a parlé de moi?» Et le bon Nabab, tout glorieux, regardait autour de lui avec des
mouvements de tête tout à fait risibles, ou bien il prenait l'air recueilli d'une dévote entendant nommer

Notre-Seigneur.

- Son Excellence vous verrait avec plaisir entrer dans la... ps... ps... ps... dans la chose.

- Elle vous l'a dit?

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