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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

«Mais tout cela n'est pas sérieux, et voici ce que je viens te dire: une occasion s'offre à toi, une porte à
deux battants ouverte sur l'avenir... L'Oeuvre de Bethléem est fondée... Le plus beau de mes rêves

humanitaires a pris corps... Nous venons d'acheter une superbe villa à Nanterre pour installer notre

premier établissement. C'est la direction, c'est la surveillance de cette maison que j'ai songé à te confier

comme à un autre moi-même. Une habitation princière, des appointements de chef de division et la

satisfaction d'un service rendu à la grande famille humaine... Dis un mot et je t'emmène chez le Nabab,

chez l'homme au grand coeur qui fait les frais de notre entreprise... Acceptes-tu?

- Non, dit l'autre si sèchement que Jenkins en fut décontenancé.

- C'est bien cela... Je m'attendais à ce refus en venant ici, mais je suis venu quand même. J'ai pris pour
devise: «Faire le bien sans espérance.» Et je reste fidèle à ma devise... Ainsi c'est entendu... tu préfères à

l'existence honorable, digne, fructueuse que je viens te proposer, une vie de hasard sans issue et sans

dignité...»

André ne répondit rien; mais son silence parlait pour lui.

«Prends garde... tu sais ce qu'entraînera cette décision, un éloignement définitif, mais tu l'as toujours
désiré... Je n'ai pas besoin de te dire, continua Jenkins, que briser avec moi, c'est rompre aussi avec ta

mère. Elle et moi ne faisons qu'un.»

Le jeune homme pâlit, hésita une seconde, puis dit avec effort:

«S'il plaît à ma mère de venir me voir ici, j'en serai certes bien heureux... mais ma résolution de sortir de
chez vous, de n'avoir plus rien de commun avec vous est irrévocable.

- Et au moins diras-tu pourquoi?»

Il fit signe que «non,» qu'il ne le dirait pas.

Pour le coup, l'Irlandais eut un vrai mouvement de colère. Toute sa figure prit une expression sournoise,
farouche, qui aurait bien étonné ceux qui ne connaissaient que le bon et loyal Jenkins; mais il se garda

bien d'aller plus loin dans une explication qu'il craignait peut-être autant qu'il la désirait.

«Adieu, fit-il du seuil en retournant à demi la tête... Et ne vous adressez jamais à nous.

- Jamais... répondit son beau-fils d'une voix ferme.»

Cette fois, quand le docteur eut dit à Joë: «place Vendôme,» le cheval, comme s'il avait compris qu'on
allait chez le Nabab, agita fièrement ses gourmettes étincelantes, et le coupé partit à fond de train,

transformant en soleil chaque essieu de ses roues... «Venir si loin pour chercher une réception pareille!

Une célébrité du temps traitée ainsi par ce bohème! Essayez donc de faire le bien!...» Jenkins écoula sa

colère dans un long monologue de ce genre; puis tout à coup se secouant: «Ah bah...» Et ce qui restait de

soucieux à son front se dissipa vite sur le trottoir de la place Vendôme. Midi sonnait partout dans le

soleil. Sorti de son rideau de brume, Paris luxueux, réveillé et debout, commençait sa journée

tourbillonnante. Les vitrines de la rue de la Paix resplendissaient. Les hôtels de la place paraissaient

s'aligner fièrement pour les réceptions d'après-midi; et, tout au bout de la rue Castiglione aux blanches

arcades, les Tuileries, sous un beau rayon d'hiver dressaient des statues grelottantes, roses de froid, dans

le dénûment des quinconces.

II. UN DÉJEUNER PLACE VENDOME

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