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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1
salles d'asiles, tant inauguré, porté de toasts, absorbé de harangues, de vin de Talano et de fromage blanc, que je n'ai pas trouvé le temps d'envoyer un bonjour affecteux au petit cercle de famille autour de la grande table où je manque voilà deux semaines. Heureusement que mon absence ne sera plus bien longue, car nous comptons partir après-demain et rentrer à Paris d'un trait. Au point du vue de l'élection, je crois que notre voyage a réussi. La Corse est un admirable pays, indolent et pauvre, mélangé de misères et de fiertés qui font conserver aux familles nobles ou bourgeoises une certaine apparence aisée au prix même des plus douloureuses privations. On parle ici très sérieusement de la fortune de Popolasca, ce député besoigneux à qui la mort a volé les cent mille francs que devait lui rapporter sa démission un faveur du Nabab. Tous ces gens-là ont, en outre, une rage de places, une fureur administrative, le besoin de porter un uniforme quelconque et une casquette plate sur laquelle on puisse écrire: «employé du gouvernement.» Vous donneriez à choisir à un paysan Corse entre la plus riche ferme en Beauce et le plus humble baudrier de garde champêtre, il n'hésiterait pas et prendrait le baudrier. Dans ces conditions-là, vous pensez, si un candidat disposant d'une fortune personnelle et des faveurs du gouvernement a des chances pour être élu. Aussi M. Jansoulet le sera-t-il, surtout s'il réussit dans la démarche qu'il fait en ce moment et qui nous a amenés ici à l'unique auberge d'un petit pays appelé Pozzonegro (puits noir), un vrai puits tout noir de verdure, cinquante maisonnettes en pierre rouge serrées autour d'un long clocher à l'italienne, au fond d'un ravin entouré de côtes rigides, de rochers de grès coloré qu'escaladent d'immenses forêts de mélèzes et de genévriers. Par ma fenêtre ouverte, devant laquelle j'écris, je vois là-haut un morceau de bleu, l'orifice du puits noir; en bas, sur la petite place qu'ombrage un vaste noyer, comme si l'ombre n'était pas déjà assez épaisse, deux bergers vêtus de peaux de bêtes en train de jouer aux cartes, accoudés à la pierre d'une fontaine. Le jeu, c'est la maladie de ce pays de paresse, où l'on fait faire la moisson par les Lucquois. Les deux pauvres diables que j'ai là devant moi ne trouveraient pas un liard au fond de leur poche; l'un joue son couteau, l'autre un fromage enveloppé de feuilles de vigne, les deux enjeux posés à côté d'eux sur le banc. Un petit curé fume son cigare en les regardant et semble prendre le plus vif intérêt à leur partie.
«Et c'est tout, pas un bruit alentour, excepté les gouttes d'eau s'espaçant sur la pierre, l'exclamation d'un des joueurs qui jure par le sango de seminario, et au-dessous de ma chambre, dans la salle du cabaret, la voix chaude du notre ami, mêlée aux bredouillements de l'illustre Paganetti, qui lui sert d'interprète dans sa conversation avec le non moins illustre Piedigriggio.
«M. Piedigriggio (Pied gris) est une célébrité locale. C'est un grand vieux de soixante et quinze ans, encore très droit dans son petit caban où tombe sa longue barbe blanche, un bonnet catalan en laine brune sur ses cheveux blancs aussi, à la ceinture une paire de ciseaux, dont il se sert pour couper son tabac vert, en grandes feuilles, dans le creux de sa main; l'air vénérable, en somme, et quand il a traversé la place, serrant la main au curé, avec un sourire de protection aux deux joueurs, je n'aurais jamais cru voir ce fameux bandit Piedigriggio, qui, de 1840 à 1860, a tenu le maquis dans le Monte-Rotondo, mis sur les dents la ligne et la gendarmerie, et qui, aujourd'hui, grâce à la prescription dont il bénéficie, après sept ou huit meurtres à coups de fusil et de couteau, circule tranquillement dans le pays témoin de ses crimes, et jouit d'une importance considérable. Voici pourquoi: Piedigriggio a deux fils, qui, marchant noblement sur ses traces, ont joué de l'escopette et tiennent le maquis à leur tour, introuvables, insaisissables comme leur père l'a été pendant vingt ans, prévenus par les bergers des mouvements de la gendarmerie, dès que celle-ci quitte un village, les bandits y font leur apparition. L'aîné, Scipion, est venu dimanche dernier entendre la messe à Pozzonegro. Dire qu'on les aime, et que la poignée de main sanglante de ces misérables est agréable à tous ceux qui la reçoivent, ce serait calomnier les pacifiques habitants de cette commune; mais on les craint et leur volonté fait loi.
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