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Alphonse Daudet - Le Nabab, 1

lui a adressée en présence de ses mortels ennemis. Non, ce Méridional aux sensations toutes physiques,
rapides comme le tir des nouvelles armes, a déjà rejeté loin de lui tout le venin de sa rancune. Et puis, les

favoris des cours, par des exemples fameux, sont toujours préparés à ces éclatantes disgrâces. Ce qui

épouvante c'est ce qu'il devine derrière cet affront. Il pense que tous ses biens sont là-bas, maisons,

comptoirs, navires, à la merci du bey, dans cet Orient sans lois, pays du bon plaisir. Et, collant son front

brûlant aux vitres ruisselantes, la sueur au dos, les mains froides, il reste à regarder vaguement dans la

nuit aussi obscure, aussi fermée que son propre destin.

Soudain un bruit de pas, des coups précipités à la porte.

«Qui est là?

- Monsieur, dit Noël entrant à demi-vêtu, une dépêche très urgente qu'on envoie du télégraphe par
estafette.

- Une dépêche!... Qu'y a-t-il encore?...»

Il prend le pli bleu et l'ouvre en tremblant. Le dieu, atteint déjà deux fois, recommence à se sentir
vulnérable, à perdre son assurance; il connaît les peurs, les faiblesses nerveuses des autres hommes...

Vite à la signature... Mora... Est-ce possible?... Le duc, le duc, à lui!... Oui, c'est bien cela...

M..o..r..a...

Et au-dessus:

Popolasca est mort. Élections prochaines en Corse. Vous êtes candidat officiel.

Député!... C'était le salut. Avec cela rien à craindre. On ne traite pas un représentant de la grande nation
française comme un simple mercanti... Enfoncés les Hemerlingue...

«O mon duc, mon noble duc!»

Il était si ému qu'il ne pouvait signer. Et tout à coup:

«Où est l'homme qui a porté cette dépêche?

- Ici, monsieur Jansoulet,» répondit dans le corridor une bonne voix méridionale et familière.

Il avait de la chance, le piéton.

«Entre, dit le Nabab.»

Et, lui rendant son reçu, il prit à tas, dans ses poches toujours pleines, autant de pièces d'or que ses deux
mains pouvaient en tenir et les jeta dans la casquette du pauvre diable bégayant, éperdu, ébloui de la

fortune qui lui tombait en surprise dans la nuit de ce palais féerique.

XII. UNE ÉLECTION CORSE

Pozzonegro, par Sarténe.

Je puis enfin vous donner de mes nouvelles, mon cher monsieur Joyeuse. Depuis cinq jours que nous
sommes en Corse, nous avons tant couru, tant parlé, si souvent changé du voitures, de montures, tantôt à

mulet, tantôt à âne, ou même à dos d'homme pour traverser les torrents, tout écrit de lettres, apostillé de

demandes, visité d'écoles, donné de chasubles, de nappes d'autel, relevé de clochers branlants et fondé de

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