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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

«Tais-toi, Gaspard...» lui disait l'oncle; mais rien ne pouvait l'arrêter. «C'est bon... c'est bon... Laissez-le...
Nous viendrons le chercher avec les gendarmes...» Et M. Klotz ricanait. Il y avait un grand couteau sur la

table; Gaspard le prit avec un geste terrible qui fit reculer le maître:

«Eh bien! amenez-les vos gendarmes.»

Alors l'oncle Hénin, qui commençait à prendre peur, se jeta sur son neveu, lui arracha le couteau des mains,
et je vis une chose affreuse. Comme Gaspard criait toujours: «Je n'irai pas... je n'irai pas!» on l'attacha

solidement. Le malheureux mordait, écumait, appelait sa tante qui était remontée toute tremblante et

pleurant. Puis, pendant qu'on attelait le char à bancs, l'oncle voulut nous faire manger. Moi, je n'avais pas

faim, vous pensez; mais M. Klotz se mit à dévorer, et tout le temps le meunier lui faisait des excuses pour

les injures que Gaspard lui avait dites à lui et à Sa Majesté l'empereur d'Allemagne. Ce que c'est que d'avoir

peur des gendarmes!

Quel triste retour! Gaspard, étendu au fond de la charrette sur de la paille, comme un mouton malade, ne
disait plus un mot. Je le croyais endormi, affaissé par tant de colères et de larmes, et je pensais qu'il devait

avoir bien froid, nu-tête et sans manteau comme il était; mais je n'osais rien dire de peur du maître. La pluie

était froide.

M. Klotz, son bonnet fourré bien descendu jusqu'aux oreilles, tapait le cheval en chantonnant. Le vent
faisait danser la lumière des étoiles et nous allions, nous allions sur la route blanche et gelée. Nous étions

déjà loin du moulin. On n'entendait presque plus le bruit de l'écluse, quand une voix faible, pleurante,

suppliante, monta tout à coup du fond de la charrette et cette voix disait, dans notre patois d'Alsace:

«_Losso mi fort gen, herr Klotz... Laissez-moi m'en aller, monsieur Klotz.» C'était si triste à entendre que

les larmes m'en vinrent aux yeux. M. Klotz, lui, souriait méchamment, et continuait de chanter en fouettant

sa bête.

Au bout d'un moment, la voix recommença: «_Losso mi fort gen, herr Klotz..._» et toujours le même ton
bas, adouci, presque machinal. Pauvre Gaspard! on aurait dit qu'il récitait une prière.

Enfin la voiture s'arrêta. Nous étions arrivés. Mme Klotz attendait devant l'école avec une lanterne, et elle
était si en colère contre Gaspard Hénin, qu'elle avait envie de le battre. Mais le Prussien l'en empêcha,

disant avec un mauvais rire: «Nous réglerons son compte demain... Pour ce soir, il en a assez.» Oh! oui, il

en avait assez le malheureux enfant! Ses dents claquaient, il tremblait de fièvre. On fut obligé de le monter

dans son lit. Et moi aussi, cette nuit-là, je crois bien que j'avais la fièvre; tout le temps je sentais le cahot de

la voiture et j'entendais mon pauvre ami dire de sa voix douce: «Laissez-moi m'en aller, monsieur Klotz!»

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