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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

marinier, comme les autres.

- Vous avez des enfants?

- Si j'en ai! Une qui marche, une qui tette et un qui vient. Pas trop mal, n'est-ce pas, pour un homme qui
n'est pas un aigle? Avec celui-là ça fera quatre, mais bah! quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre.

On se tasse un peu. On serre sa ceinture, et on tâche de vendre son bois plus cher.»

Et ses boucles d'oreilles remuaient, secouées par son gros rire, tandis qu'il promenait un regard satisfait sur
les assistants.

On poussa devant lui un gros livre.

Comme il ne savait pas écrire, il fit une croix, au bas de la page.

Puis le commissaire lui remit l'enfant trouvé.

«Emmenez le petit, François Louveau, et élevez-le bien. Si j'apprends quelque chose à son sujet, je vous
tiendrai au courant. Mais il n'est pas probable que ses parents le réclament jamais. Quant à vous, vous

m'avez l'air d'un brave homme, et j'ai confiance en vous. Obéissez toujours à votre femme. Et au revoir! Ne

buvez pas trop de vin blanc.»

La nuit noire, le brouillard froid, la presse indifférente des gens qui se hâtent de rentrer chez eux, tout cela
est fait pour dégriser vivement un pauvre homme.

À peine dans la rue, seul avec son papier timbré en poche et son protégé par la main, le marinier sentit tout
d'un coup tomber son enthousiasme; et l'énormité de son action lui apparut.

Il serait donc toujours le même?

Un niais? Un glorieux?

Il ne pouvait point passer son chemin comme les autres, sans se mêler de ce qui ne le regardait pas.

Il voyait d'ici la colère de la mère Louveau!

Quel accueil, bonnes gens, quel accueil!

C'est terrible une femme de tête pour un pauvre homme qui a le coeur sur la main.

Jamais il n'oserait rentrer chez lui.

Il n'osait pas non plus retourner chez le commissaire.

Que faire? Que faire?

Ils cheminaient dans le brouillard.

Louveau gesticulait, parlait seul, préparait un discours.

Victor traînait ses souliers dans la crotte.

Il se faisait tirer comme un boulet.

Il n'en pouvait plus.

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