|
Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise
Gaspard, tout heureux de se sentir a l'air libre, de s'éclabousser aux ruisseaux et d'attraper de grands coups de soleil sur sa figure hâlée. Avec M. Klotz, tout a changé.
Le pauvre Gaspard, qui avait déjà eu tant de mal à se mettre au français, n'a jamais pu apprendre un mot d'allemand. Il se butte des heures entières sur la même déclinaison, et l'on sent bien, dans ses sourcils froncés, encore plus d'entêtement et de colère que d'attention. A chaque leçon, la même scène recommence: «Gaspard Hénin, levez-vous!...» Hénin se lève en boudant, se balance sur son pupitre, puis se rassied sans dire une parole. Alors le maître le bat, Mme Klotz le prive de manger. Mais ça ne le fait pas apprendre plus vite. Bien souvent, le soir, en montant dans la petite chambre, je lui ai dit: «Ne pleure donc pas, Gaspard, fais comme moi.
Apprends à lire l'allemand, puisque ces gens-là sont les plus forts.» Mais lui me répondait toujours: «Non, je ne veux pas... je veux m'en aller, je veux m'en retourner chez nous.» C'était son idée fixe.
Sa languitude des commencements lui était revenue encore plus forte, et le matin, au petit jour, quand je te voyais assis sur son lit, les yeux fixes, je comprenais qu'il pensait au moulin en train de s'éveiller a cette heure, et à la belle eau courante dans laquelle il a barboté toute sa vie d'enfant. Ces choses l'attiraient de loin, et les brutalités du maître ne faisaient que le pousser vers sa maison encore plus vite et le rendre tout à fait sauvage. Quelquefois, après les coups de trique, en voyant ses yeux bleus se foncer de colère, je me disais qu'à la place de M. Klotz j'aurais peur de ce regard-là. Mais ce diable de Klotz n'a peur de rien. Après les coups, la faim; il a encore inventé la prison, et Gaspard ne sort presque plus. Pourtant, dimanche dernier, comme il n'avait pas pris l'air depuis deux mois, on l'emmena avec nous dans la prairie communale, hors du village.
Il faisait un temps superbe, et nous, nous courions de toutes nos forces dans de grandes parties de barres, heureux de sentir la bise froide, qui nous faisait penser à la neige et aux glissades. Comme toujours, Gaspard se tenait à l'écart de la lisière du bois, remuant les feuilles, coupant des branches, et se faisant des jeux à lui tout seul! Au moment de se mettre en rang pour partir, plus de Gaspard. On le cherche, on l'appelle. Il s'était échappé. Il fallait voir la colère de M. Klotz. Sa grosse figure était pourpre, sa langue s'embarrassait dans les jurons allemands. C'est nous qui étions contents. Alors après avoir renvoyé les autres au village, il prit deux grands avec lui, moi et un autre, et nous voilà partis pour le moulin Hénin. La nuit tombait. Partout des maisons fermées, chaudes du bon feu et du bon repas du dimanche, un petit filet de lumière glissait sur la route et je pensais qu'à cette heure-là on devait être bien à table et à l'abri.
Chez les Hénin le moulin était arrêté, la palissade fermée, tout le monde rentré, bêtes et gens. Quand le garçon vint nous ouvrir, les chevaux, les moutons remuèrent dans leur paille; et sur les perchoirs du poulailler, il y eut de grands coups d'ailes et des cris de peur comme si tout ce petit peuple avait reconnu M. Klotz. Les gens du moulin étaient attablés en bas dans la cuisine, une grande cuisine bien chauffée, bien éclairée et toute reluisante, depuis les poids de l'horloge jusqu'aux chaudrons. Entre le meunier Hénin et sa femme, Gaspard, assis au haut bout de la table, avait la mine épanouie d'un enfant heureux, choyé, caressé.
Pour expliquer sa présence, il avait inventé je ne sais quelle fête d'archiduc, une vacance prussienne, et l'on était en train de célébrer son arrivée. Quand il aperçut M. Klotz, le malheureux regarda tout autour de lui, cherchant une porte ouverte pour s'échapper; mais la grosse main du maître s'appuya sur son épaule, et, en une minute, l'oncle fut informé de l'escapade. Gaspard avait la tête levée et non plus son air honteux d'écolier pris en faute. Alors lui, qui d'habitude parlait si rarement, retrouva sa langue tout à coup: «Eh bien, oui, je me suis échappé! Je ne veux plus aller à l'école. Je n'apprendrai jamais l'allemand, une langue de pillards et d'assassins. Je veux parler français comme mon père et ma mère.» Il tremblait, il était terrible.
|