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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

- Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...»

Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, s'approcha doucement, et, regardant par
la porte cassée, eut un singulier spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour du

choeur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient encore. De belles dames en brocart avec

des coiffes de dentelle, des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi qu'en

avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de

nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges dont

la flamme montait droite et vague comme si elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup

Garrigue, c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui secouait a chaque instant sa haute

perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des

ailes...

Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu du choeur, agitait désespérément une
sonnette sans grelots et sans voix, pendant qu'un prêtre babillé de vieil or allait, venait devant l'autel en

récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sûr c'était dont Balaguère en train de dire sa

troisième messe basse.

LE NOUVEAU MAITRE

Elle est bien changée notre petite école, depuis le départ de M. Hamel. De son temps, nous avions toujours
quelques minutes de grâce le matin, en arrivant. On se mettait en rond autour du poêle pour se dégourdir un

peu les doigts, secouer la neige, ou le grésil attaché aux habits. On causait doucement en se montrant les

uns aux autres, ce qu'on avait dans son panier. Cela donnait, à ceux qui habitent au bout du pays, le temps

d'arriver pour la prière et l'appel... Aujourd'hui ce n'est plus la même chose. Il s'agit d'arriver juste à l'heure.

Le prussien Klotz, notre nouveau maître, ne plaisante pas. Dès huit heures moins cinq, il est debout dans sa

chaire, sa grosse canne à côté de lui, et malheur aux retardataires. Aussi il faut entendre les sabots se

dépêcher dans la petite cour, et les voix essoufflées crier dès la porte: «Présent!»

C'est qu'il n'y a pas d'excuses avec ce terrible Prussien. Il n'y a pas à dire: «J'ai aidé ma mère à porter le
linge au lavoir... Le père m'a emmené au marché avec lui.» M. Klotz ne veut rien entendre. On dirait que

pour ce misérable étranger nous n'avons ni maison, ni famille, que nous sommes venus au monde écoliers,

nos livres sous le bras, tout exprès pour apprendre l'allemand et recevoir des coups de trique. Ah! j'en ai

reçu ma bonne part dans le commencement. Notre scierie est si loin de l'école, et il fait jour si tard en hiver!

A la fin, comme je revenais toujours le soir avec des marques rouges sur les doigts, sur le dos, partout, le

père s'est décidé à me mettre pensionnaire, mais j'ai eu bien du mal à m'y habituer.

C'est qu'avec M. Klotz les pensionnaires ont aussi Mme Klotz, qui est encore plus méchante que lui, et puis
une foule de petits Klotz, qui vous courent après dans les escaliers, en vous criant que les Français sont tous

des bêtes, tous des bêtes. Heureusement que le dimanche, quand ma mère vient me voir, elle m'apporte

toujours des provisions, et comme tout ce monde-là est très gourmand, je suis assez bien vu dans la maison.

Un que je plains de tout mon coeur, par exemple, c'est Gaspard Hénin. Celui-là couche aussi dans la petite
chambre sous les toits. Voilà deux ans qu'il est orphelin, et que son oncle le meunier, pour se débarrasser de

lui, l'a mis à l'école tout à fait. Quand il est arrivé, c'était un gros garçon de dix ans qui en paraissait bien

quinze, habitué à courir et à jouer en plein air tout le jour, sans se douter seulement qu'on apprenait à lire.

Aussi, les premiers temps, ne faisait-il que pleurer et sangloter avec des plaintes de chien à l'attache; très

bon malgré cela, et des yeux doux comme ceux d'une fille. A force de patience, M. Hamel, notre ancien

maître, était parvenu à l'apprivoiser, et, quand il avait une petite course à faire aux environs, il envoyait

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