bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

finit pas, effleure l'Évangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin
la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme

Garrigou (vade rétro, Satanas!) qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui relève sa chasuble,

tourne les feuillets deux par deux, bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite

sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.

Il faut voir la figure effarée que font les assistants! Obligés de suivre à la mimique du prêtre cette messe
dont ils n'entendent pas un mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand les autres

sont debout; et toutes les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes

diverses. L'étoile de Noël, en route dans les chemins du ciel, vers la petite étable, pâlit d'épouvante en

voyant cette confusion.

«L'abbé va trop vite... on ne peut pas suivre», murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec
égarement. Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien où diantre

on peut bien en être. Mais au fond tous ces braves gens qui, eux aussi, pensent à réveillonner, ne sont pas

fâchés que la messe aille ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure toute rayonnante, se tourne

vers l'assistance en criant de toutes ses forces: Ite missa est, il n'y a qu'une voix dans la chapelle

pour lui répondre un Deo gratias si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait déjà à table au premier

toast du réveillon.

III

Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande salle, le chapelain an milieu d'eux. Le
château, illuminé du haut en bas, retentissait de chants, de cris, de rumeurs; et le vénérable dom Balaguère

plantait sa fourchette dans une gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape et de

bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible

attaque, sans avoir eu seulement le temps de se repentir; puis au matin, il arriva dans le ciel encore tout en

rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à penser comme il y fut reçu.

«Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge, notre maître à tous. Ta faute est assez
grande pour effacer toute une vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en payeras

trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois

cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...»

...Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte aux pays des olives. Aujourd'hui le
château de Trinquelague n'existe plus, mais la chapelle se tient encore droite, tout en haut du mont

Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, l'herbe encombre le seuil; il

y a des nids aux angles de l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont

disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi

ces ruines, et qu'en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle

éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous

voulez, mais un vigneron de l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a affirmé

qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était perdu dans la montagne du côté de Trinquelague;

et voici ce qu'il avait vu. Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers

minuit, un carillon sonna tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être à dix lieues.

Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, s'agiter des ombres indécises. Sous le

porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait:

«Bonsoir, maître Arnoton!

< page précédente | 57 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.