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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

- Bonsoir, bonsoir, mes enfants!»

La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et un fin grésil, glissant sur les vêtements
sans les mouiller, gardait fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la côte, le

château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de tours, de pignons, le clocher de sa chapelle

montant dans le ciel bleu noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, venaient, s'agitaient

à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des

cendres de papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser la

première cour, pleine de carrosses, de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de la

flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le fracas des casseroles, le choc des

cristaux et de l'argenterie remués dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, qui sentait

bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces compliquées, faisait dire aux métayers, comme au bailli,

comme à tout le monde:

«Quel bon réveillon nous allons faire après la messe!»

II

Drelindin din!... Drelindin din!...

C'est la messe de minuit qui commence.

Dans la chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux arceaux entre-croisés, aux boiseries de chêne,
montant jusqu'à hauteur des murs, les tapisseries ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de

monde! Et que de toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui entourent le choeur, le sire de

Trinquelague en habit de taffetas saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur des

prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de

feu, et la jeune dame de Trinquelague, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufré à la dernière mode de la

cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir, avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le

bailli Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi les soies voyantes et les

damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe,

toutes ses clefs pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, c'est le bas office, les

servantes, les métayers avec leurs familles; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entrouvrent et

referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces prendre un petit air de

messe et apporter une odeur de réveillon dans l'église tout en fête et tiède de tant de cierges allumés.

Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas
plutôt la sonnette de Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel avec une

précipitation infernale et semble dire tout le temps: «Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous

aurons fini, plus tôt nous serons à table.» Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le

chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il se figure les cuisiniers en rumeur, les

fourneaux où brûle un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans cette buée deux

dindes magnifiques bourrées, tendues, marbrées de truffes...

Ou bien encore il voit passer des files de petits pages portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes, et
avec eux il entre dans la grande salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense table toute

chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les

flacons couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces merveilleux

poissons dont parlait Garrigou (ah! bien oui, Garrigou!) étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme

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