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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

«Comme tu viens de bonne heure, monsieur, me dit un garçonnet de cinq ou six ans, blondin, en veston et
en pantalon brodé, qui se promenait à travers le jardin verdissant, sur un grand cheval mécanique. Ce jeune

homme m'impressionna. Je saluai les cheveux blonds, le cheval, le velours, les broderies, et, trop timide

pour rebrousser chemin, je montai. Madame achevant de s'habiller, je dus attendre tout seul une

demi-heure. Enfin, madame arrive, cligne des yeux, reconnaît le prince valaque et pour dire quelque chose,

commence:« - Vous n'êtes donc pas à la Marche, mon prince?» A la Marche, moi qui n'avais jamais vu ni

courses ni jockeys! A la fin, cela me fit honte, une bouffée subite me monta du coeur au cerveau; et puis ce

clair soleil, ces odeurs de jardin au printemps entrant par la fenêtre ouverte, l'absence de solennité, cette

petite femme souriante et bonne, mille choses me donnaient courage, et j'ouvris mon coeur, je dis tout,

j'avouai tout en une fois: comme quoi je n'étais ni Valaque, ni prince, mais simple poète, et l'aventure de

mon verre de kirsch, et mon lamentable retour, et mes peurs de province, et ma myopie, et mes espérances,

tout cela relevé par l'accent de chez nous. Augustine Brohan riait comme une folle. Tout à coup, on sonne:

« - Bon! mes cuirassiers», dit-elle.

« - Quels cuirassiers?»

« - Deux cuirassiers qu'on m'envoie du camp de Châlons et qui ont, paraît-il, d'étonnantes dispositions pour
jouer la comédie.»

Je voulais partir.

« - Non pas, restez; nous allons répéter le Lait d'ânesse, et c'est vous qui serez le critique influent.
Là, près de moi, sur ce divan!»

Deux grands diables entrent, timides, sanglés, cramoisis; l'un deux, je crois bien, joue la comédie quelque
part aujourd'hui. On dispose un paravent, je m'installe et la représentation commence.

« - Ils ne vont pas trop mal, me disait Augustine Brohan à mi-voix, mais quelles bottes!... Monsieur le
critique, flairez-vous les bottes!» Cette intimité avec la plus spirituelle comédienne de Paris me ravissait au

septième ciel. Je me renversais sur le divan, hochant la tête, souriant d'un air entendu... Mon habit en

craquait de joie.

Le moindre de ces détails me parait énorme aujourd'hui. Voyez pourtant ce que c'est que l'optique: j'avais
raconté à Sarcey l'histoire comique de mes débuts dans le monde. Sarcey, un jour, la répéta a Augustine

Brohan. Eh bien! cette ingrate Augustine - que depuis vingt ans je n'ai d'ailleurs pas revue - jura

sincèrement ne connaître de moi que mes livres. Elle avait tout oublié! mais là, tout, de ce qui a tenu tant de

place dans ma vie, les verres cassés, le prince valaque, la répétition du Lait d'ânesse, et les bottes

des cuirassiers!

LES TROIS MESSES BASSES

CONTE DE NOEL

I

«Deux dindes truffées, Garrigou?...

- Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques, bourrées de truffes. J'en sais quelque chose, puisque c'est
moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était

tendue...

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