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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise
d'oiseau bleu couleur du temps dont elle devait signer les Lettres de Suzanne.
«Chançard, me dit mon frère en m'enfournant dans le vaste habit, maintenant, ta fortune est faite.»
Neuf heures sonnaient, je partis.
Augustine Brohan habitait alors rue Lord-Byron, tout en haut des Champs-Élysées, un de ces coquets petits hôtels dont les pauvres diables provinciaux à l'imagination poétique rêvent d'après les romanciers. Une grille, un petit jardin, un perron de quatre marches sous une marquise, des fleurs plein l'antichambre, et tout de suite le salon, un salon vert très éclairé, que je revois si bien...
Comment je montai le perron, comment j'entrai, comment je me présentai, je l'ignore. Un domestique annonça mon nom, mais ce nom, bredouillé d'ailleurs, ne produisit aucun effet sur l'assemblée. Je me rappelle seulement une voix de femme qui disait:
« - Tant mieux, un danseur!» Il parait qu'on en manquait. Quelle entrée pour un lyrique!
Terrifié, humilié, je me dissimulai dans la foule. Dire mon effarement!... Au bout d'un instant, autre aventure: mon étrange habit, mes longs cheveux, mon oeil boudeur et sombre provoquaient la curiosité publique. J'entendais chuchoter autour de moi: «Qui est-ce?... regardez donc...» et l'on riait. Enfin quelqu'un dit: «C'est le prince valaque! - Le prince valaque?... ah! oui, très bien...» Il faut croire que, ce soir-là, on attendait un prince valaque. J'étais classé, on me laissa tranquille. Mais c'est égal, vous ne sauriez croire combien, pendant toute la soirée, ma couronne usurpée me pesa. D'abord danseur, puis prince valaque. Ces gens-là ne voyaient donc pas ma lyre?
Enfin, les quadrilles commencèrent. Je dansai, il le fallut! Je dansai même assez mal, pour un prince valaque. Le quadrille fini, je m'immobilisai, sottement bridé par ma myopie, trop peu hardi pour arborer le lorgnon, trop poète pour porter lunettes, et craignant toujours au moindre mouvement de me luxer le genou à l'angle d'un meuble ou de planter mon nez dans l'entre-deux d'un corsage. Bientôt la faim, la soif s'en mêlèrent; mais pour un empire, je n'aurais osé m'approcher du buffet avec tout le monde. Je guettais le moment où il serait vide. En attendant, je me mêlais aux groupes des politiqueurs, gardant un air grave, et feignant de dédaigner les félicités du petit salon d'où m'arrivait, avec un bruit de rires et de petites cuillers remuées dans la porcelaine, une fine odeur de thé fumant, de vins d'Espagne et de gâteaux. Enfin, quand on revient danser, je me décide. Me voilà entré, je suis seul... Un éblouissement, ce buffet! c'était, sous la flamme des bougies, avec ses verres, ses flacons, une pyramide en cristal, blanche, éblouissante, fraîche à la vue, de la neige au soleil. Je prends un verre, frêle comme une fleur; j'ai bien soin de ne pas serrer par crainte d'en briser la tige. Que verser dedans? Allons! du courage, puisque personne ne me voit. J'atteins un flacon en tâtonnant, sans choisir. Ce doit être du kirsch, on dirait du diamant liquide. Va donc pour un petit verre de kirsch; j'aime son parfum qui me fait rêver de grands bois, son parfum amer et un peu sauvage. Et me voilà versant goutte à goutte, en gourmet, la claire liqueur. Je hausse le verre, j'allonge les lèvres. Horreur! De l'eau pure, quelle grimace! Soudain retentit un double éclat de rire: un habit noir, une robe rose que je n'ai pas aperçus, en train de flirter dans un coin, et que ma méprise amuse. Je veux replacer le verre; mais je suis troublé, ma main tremble, ma manche accroche je ne sais quoi. Un verre tombe, deux, trois verres! Je me retourne, mes basques s'en mêlent, et la blanche pyramide roule par terre avec les scintillations, le bruit d'ouragan, les éclats sans nombre d'un iceberg qui s'écroulerait.
La maîtresse de maison accourut au vacarme. Heureusement elle est aussi myope que le prince valaque, et celui-ci peut s'évader du buffet sans être aperçu. C'est égal! ma soirée est gâtée. Ce massacre de petits verres et de carafons me pèse comme un crime. Je ne songe plus qu'à m'en aller. Mais la maman Dubois,
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