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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise
par Allah! rose, sucrée, parfumée comme un rayon de miel. Pour la faire entrer dans sa bouche, l'enfant n'avait qu'à la pousser du doigt; mais il trouvait cela encore trop fatigant, et il restait ainsi, sans bouger, avec ce fruit qui lui embaumait la joue. A la fin, la tentation devint trop forte; il cligna de l'oeil vers son père et l'appela d'une voix dolente:
«Papa, dit-il, papa... mets-la-moi dans la bouche...»
A ces mots, Sidi Lakdar qui tenait une figue à la main la rejeta bien loin, et s'adressant au père avec colère:
«Et voilà l'enfant que tu viens m'offrir pour apprenti! Mais c'est lui qui est mon maître! C'est lui qui doit me donner des leçons!»
Puis, tombant à genoux, la tête contre terre, devant l'enfant toujours couché:
«Je te salue, dit-il, ô père de la paresse!...»
PREMIER HABIT
SOUVENIR DE JEUNESSE
Comment l'avais-je eu, cet habit? Quel tailleur des temps primitifs, quel inespéré Monsieur Dimanche s'était, sur la foi de fantastiques promesses, décidé à me l'apporter, un matin, tout flambant neuf, et artistement épinglé dans un carré de lustrine verte? Il me serait bien difficile de le dire. De l'honnête tailleur, je ne me rappelle rien - tant de tailleurs depuis ont traversé ma vie! - rien, si ce n'est, dans un lumineux brouillard, un front pensif avec de grosses moustaches. L'habit, par exemple, est là, devant mes yeux. Son image, après vingt ans, reste encore dans ma mémoire comme sur l'impérissable airain. Quel collet, jeunes gens, et quels revers! Quels pans, surtout, taillés en bec de flûte! Il participait à la fois des grâces troubadouresques de la Restauration et de la sévérité spartiate du premier Empire. Il me sembla, quand je l'endossai, que, reculant d'un demi-siècle, j'endossais la peau doctrinaire de l'illustre Benjamin Constant. Mon frère, homme d'expérience, avait dit: «Il faut un habit quand on veut faire son chemin dans le monde!» Et le cher garçon comptait beaucoup sur cette défroque pour ma gloire et mon avenir.
Quoi qu'il en soit de mon habit, Augustine Brohan en eut l'étrenne! Voici dans quelles circonstances dignes de passer a la postérité:
Mon premier livre venait d'éclore, virginal et frais dans sa couverture rose. Quelques journaux avaient parlé de mes rimes. L' Officiel lui-même avait imprimé mon nom. J'étais poète, non plus en chambre, mais édité, lancé, s'étalant aux vitres. Je m'étonnais que la foule ne se retournât pas lorsque mes dix-huit ans vaguaient par les rues. Je sentais positivement sur mon front la pression douce d'une couronne en papier faite d'articles découpés.
On me proposa, un jour, de me faire inviter aux soirées d'Augustine. - Qui, ON? - ON, parbleu! Vous le voyez d'ici: l'éternel quidam qui ressemble à tout le monde, l'homme aimable, providentiel, qui, sans rien être par lui-même, sans être bien connu nulle part, va partout, vous conduit partout, ami d'un jour, ami d'une heure, dont personne ne sait le nom, un type essentiellement parisien.
Si j'acceptai, vous pouvez le croire! Être invité chez Augustine, Augustine, l'illustre comédienne, Augustine, le rire aux dents blanches de Molière, avec quelque chose du sourire plus modernement poétique de Musset; car, - si elle jouait les soubrettes au Théâtre Français, Musset avait écrit sa comédie de Louison chez elle; Augustine Brohan enfin, dont Paris célébrait l'esprit, citait les mots, et qui déjà portait au chapeau non encore trempée dans l'encre, mais toute prête et taillée d'un fin canif, la plume
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