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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

Paradis, le pauvre!

Saint Pierre vitement pousse la porte sur lui, met la barre, et passant ensuite la tête au fenestron:

«Eh bien! Jarjaille, lui dit-il en riant, comment te trouves-tu, maintenant?

- Oh! réplique Jarjaille, c'est égal! si ç'avait été les boeufs, je n'aurais pas regretté ma part de Paradis.»

Et, ce disant, il pique une tête dans l'éternité.

LA FIGUE ET LE PARESSEUX

LÉGENDE ALGÉRIENNE

Dans l'indolente et voluptueuse petite ville de Blidah, quelques années avant l'invasion des Français, vivait
un brave Maure qui, du nom de son père, s'appelait Sidi Lakdar et que les gens de sa ville avaient

surnommé le Paresseux.

Vous saurez que les Maures d'Algérie sont les hommes les plus indolents de la terre, ceux de Blidah
surtout; sans doute à cause des parfums d'oranges et des limons doux dont la ville est noyée. Mais, en fait

de paresse et de nonchaloir, entre tous les Blidiens, pas un ne venait à la ceinture de Sidi Lakdar. Le digne

seigneur avait élevé son vice à la hauteur d'une profession. D'autres sont brodeurs, cafetiers, marchands

d'épices. Sidi Lakdar, lui, était paresseux.

A la mort de son père, il avait hérité d'un jardinet sous les remparts de la ville, avec de petits murs blancs
qui tombaient en ruines, une porte embroussaillée qui ne fermait pas, quelques figuiers, quelques bananiers

et deux ou trois sources vives luisant dans l'herbe. C'est là qu'il passait sa vie, étendu de tout son long,

silencieux, immobile, des fourmis rouges plein sa barbe. Quand il avait faim, il allongeait le bras et

ramassait une figue ou une banane écrasée dans le gazon près de lui; mais s'il eût fallu se lever et cueillir un

fruit sur sa branche, il serait plutôt mort de faim. Aussi, dans son jardin, les figues pourrissaient sur place,

et les arbres étaient criblés de petits oiseaux.

Cette paresse effrénée avait rendu Lakdar très populaire dans son pays. On le respectait à l'égal d'un saint.
En passant devant son petit clos, les dames de la ville qui venaient de manger des confitures au cimetière,

mettaient leurs mules au pas et se parlaient à voix basse sous leurs masques blancs. Les hommes

s'inclinaient pieusement, et, tous les jours, à la sortie de l'école, il y avait sur les murailles du jardin toute

une volée de gamins en vestons de soi rayée et bonnets rouges, qui venaient essayer de déranger cette belle

paresse, appelaient Lakdar par son nom, riaient, menaient du train, lui jetaient des peaux d'orange.

Peine perdue! Le paresseux ne bougeait pas. De temps en temps on l'entendait crier du fond de l'herbe:
«Gare, gare tout à l'heure, si je me lève!» mais il ne se levait jamais.

Or, il arriva qu'un de ces petits drôles, en venant comme cela faire des niches au paresseux, fut en quelque
sorte, touché par la grâce, et, pris d'un goût subit pour l'existence horizontale, déclara un matin à son père

qu'il entendait ne plus aller à l'école et qu'il voulait se faire paresseux.

«Paresseux, toi?... fit le père, un brave tourneur de tuyaux de pipe, diligent comme une abeille et assis
devant son tour dès que le coq chantait... Toi, paresseux?... En voilà une invention!»

- Oui, mon père, je veux me faire paresseux... comme Sidi Lakdar...

- Point du tout, mon garçon. Tu seras tourneur comme ton père, ou greffier au tribunal du Cadi comme ton

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