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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

- Pour cent ans!... Et qu'est-ce qu'il avait fait?

- Tu te rappelles qu'il portait la croix aux processions... Un jour, quelques joyeux copains se donnèrent le
mot, et il y en eut un qui se mit à dire: «Vois Matéri, qui porte la croix!» Un peu plus loin, un autre

recommence: «Vois Matéri, qui porte la croix!» Finalement, un troisième le montre en disant: «Vois, vois

Matéri ce qu'il porte!...» Matéri, dépatienté, répliqua: «Ce que je porte?... si je te portais, toi, je porterais

bien sûr un fier viédaze...» Là-dessus, il eut un coup de sang et mourut sur sa colère.

- Pauvre Matéri... Alors faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était si... si dévote...

- Elle doit être au diable, je ne la connais pas.

- Oh! ben! si celle-là est au diable ça ne m'étonne pas. Figurez-vous qu'avec ses grands airs dévotieux...

- Jarjaille, je n'ai pas le temps. Il faut que j'aille ouvrir la porte à un pauvre balayeur des rues que son âne,
d'un coup de pied, vient d'envoyer en Paradis.

- O grand saint Pierre, d'abord que vous avez tant fait et que la vue n'en coûte rien, laissez-moi le voir un
peu votre paradis. On dit que c'est si beau...

- Té! pardi!... Plus souvent que je vais laisser entrer un vilain huguenot comme toi...

- Allons, grand saint! songez que mon père, qui est marinier du Rhône, porte votre bannière aux
processions...

- Eh bien! soit, dit le saint. Pour ton père, je te l'accorde... mais tu sais, collègue, c'est bien convenu. Tu
passeras seulement le bout du nez, juste ce qu'il faut pour voir.

- Pas davantage.»

Donc le céleste porte-clefs entre-bâille la porte, et dit à Jarjaille: «Tiens! regarde...» Mais tout d'un temps
virant l'échine, voilà mon Jarjaille qui entre à reculons dans le Paradis.

«Qu'est-ce que tu fais? lui dit saint Pierre.

- La grande lumière m'aveugle, répond l'homme de Saint-Rémy, il faut que j'entre de dos. Mais, soyez
tranquille, selon votre parole, quand j'aurai mis le nez je n'irai pas plus loin.

- Allons! pensa le bienheureux, je me suis pris le pied dans ma musette. Et mon gredin est dans le Paradis.

- Oh! dit Jarjaille, comme vous êtes bien ici! Comme c'est beau! Quelle musique!»

Au bout d'un moment, le saint portier lui dit: «Quand tu auras assez regardé... puis après tu sortiras, je
suppose... C'est que je n'ai pas le temps, moi, de rester là.

- Ne vous gênez pas, répondit Jarjaille, si vous avez quelque chose à faire, allez-y. Moi, je sortirai... quand
je sortirai. Rien ne presse.

- Ouais! mais ce n'est pas cela qui avait été convenu.

- Mon Dieu! saint homme, vous voilà bien ému! C'est différent, si vous n'aviez pas de large ici... mais je
rends grâces à Dieu! ce n'est pas la place qui manque.

- Et moi je te dis de sortir, que si le bon Dieu passait...

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