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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise
Et Victor rouvre les livres à la bonne page.
A présent, les flèches peuvent voler, le pion peut frapper à tour de bras sur la chaire en lançant sa phrase de perroquet:
«Messieurs, un peu de silence!»
Victor ne lève plus le nez.
Il ne dessine plus de bateaux.
Il méprise les boulettes qui s'aplatissent sur sa figure.
Il bûche... il bûche...
«Une lettre pour l'élève Maugendre.»
C'est une bénédiction que ce souvenir de Clara qui vient le surprendre en pleine étude, pour l'encourager et lui apporter un parfum de liberté et de tendresse.
Victor se cache la tête dans son pupitre pour baiser l'adresse zigzagante, péniblement tracée, tremblée, comme si un perpétuel tangage de bateau balançait la table sur laquelle Clara écrit. Hélas! ce n'est pas le tangage, c'est l'émotion qui a fait trembler la main de Clara.
«C'est fini, mon cher Victor, la Belle-Nivernaise ne naviguera plus.
«Elle est bien morte, et, en mourant, elle nous ruine.
«On a suspendu un écriteau noir à l'arrière:
BOIS A VENDRE
Provenant de démolitions.
«Des gens sont venus, qui ont tout estimé, tout numéroté, depuis la gaffe de l'Équipage jusqu'au berceau où dormait la petite soeur. Il parait que l'on va tout vendre, et nous n'avons plus rien.
«Qu'allons-nous devenir?.
«Maman est capable d'en mourir de chagrin, et papa est si changé...»
Victor n'acheva pas la lettre.
Les mots dansaient devant ses yeux; il avait comme un coup de feu sur la face, un bourdonnement dans les oreilles.
An! il était bien loin de l'étude, maintenant.
Épuisé par le travail, le chagrin et la fièvre, il délirait.
Il croyait s'en aller à la dérive, en pleine Seine sur le beau fleuve frais.
Il voulait tremper son front dans la rivière.
Puis, il entendit vaguement un son de cloche.
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