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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise
chemin de fer, que des voyageurs, chargés de couvertures serrées dans des courroies, prennent bruyamment d'assaut.
Victor et son père sortent en voiture des grilles de la gare.
Le charpentier ne lâche pas son idée.
Il lui faut une transformation subite.
Et il conduit «son fils» tout droit chez te tailleur du collège.
La boutique est neuve, les comptoirs luisants, des messieurs bien mis, qui ressemblent à ceux que l'on voit dans les gravures coloriées, appendues aux murailles, ouvrent la porte aux clients avec un petit sourire protecteur.
Ils mettent sous les yeux du père Maugendre une prime des Modes illustrées, où un collégien fume en compagnie d'une amazone, d'un gentleman en complet de chasse, et d'une mariée vêtue de satin blanc.
Justement, le tailleur a sous la main la tunique type rembourrée devant et derrière, à basques carrées, à boutons d'or.
Il l'étalé sons les yeux du charpentier, qui s'écrie rayonnant d'orgueil.
«Tu auras l'air d'un militaire là-de-dans!»
Un monsieur en bras de chemise, qui porte un mètre autour du cou, s'approche de l'élève Maugendre.
Il lui mesure le tour des cuisses, la taille et la colonne vertébrale.
Cette opération rappelle au petit marinier des souvenirs qui lui noient les yeux de larmes! Les tics du pauvre père Louveau, les colères de la femme de tête, tout ce qu'il a laissé derrière lui.
C'est bien fini, maintenant.
Le jeune homme correct que Victor aperçoit en pantalon d'uniforme, dans la grande glace d'essayage, n'a plus rien de commun avec le «petit derrière» de la Belle-Nivernaise.
Le tailleur pousse dédaigneusement du bout du pied, sous l'établi, la vareuse humiliée, comme un paquet de loques.
Victor sent que c'est tout son passé qu'on lui a fait quitter là.
Qu'est-ce à dire, quitter!
Voici qu'on lui défend même de se souvenir!
«Il faut rompre avec les vices de votre éducation première», dit sévèrement M. le principal, qui ne dissimule pas sa méfiance.
Et, pour faciliter cette régénération, on décide que l'élève Maugendre ne sortira du collège que tous les premiers dimanches des mois.
Oh! comme il pleure, le premier soir, au fond du dortoir triste et froid, tandis que les autres écoliers ronflent dans leurs lits de fer, et que le pion dévore un roman, en cachette, à la lueur d'une veilleuse!
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