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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

Le marinier traverse la chaussée par curiosité, pour faire comme tout le monde.

«Qu'est-ce qu'il y a?»

Quelque chien écrasé, quelque voiture accrochée, un ivrogne tombé dans le ruisseau, rien d'intéressant...

Non! c'est un petit enfant assis sur une chaise de bois, les cheveux ébouriffés, les joues pleines de
confitures, qui se frotte les yeux avec les poings.

Il pleure. Les larmes, en coulant, ont tracé des dessins bizarres sur sa pauvre mine mal débarbouillée.

Imperturbable et digne comme s'il interrogeait un prévenu, l'agent questionne le marmot et prend des notes.

«Comment t'appelles-tu?

- Totor.

- Victor quoi?»

Pas de réponse.

Le mioche pleure plus fort et crie:

«Maman! maman!»

Alors une femme qui passait, une femme du peuple, très laide, très sale, traînant deux enfants après elle,
sortit du groupe et dit au gardien:

«Laissez-moi faire.»

Elle s'agenouilla, moucha le petit, lui essuya les yeux, embrassa ses joues poissées.

«Comment s'appelle ta maman, mon chéri?»

Il ne savait pas.

Le sergent de ville s'adressa aux voisins:

«Voyons, vous, le concierge, vous devez connaître ces gens-là?»

On n'avait jamais su leur nom.

Il passait tant de locataires dans la maison!

Tout ce qu'on pouvait dire, c'est qu'ils habitaient là depuis un mois, qu'ils n'avaient jamais payé un sou, que
le propriétaire venait de les chasser, et que c'était un fameux débarras.

«Qu'est-ce qu'ils faisaient?

- Rien du tout.»

Le père et la mère passaient leur journée à boire et leur soirée à se battre.

Ils ne s'entendaient que pour rosser leur enfants, deux garçons qui mendiaient dans la rue et volaient aux
étalages.

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