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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

Au bout on apercevait dans une éclaircie le mât de la Belle-Nivernaise et la lueur d'un feu dans le
brouillard léger qui montait de la rivière.

C'était la mère Louveau qui cuisinait en plein vent au bord de l'eau, sur un feu de bourrée.

Près d'elle, Mimile ébouriffé comme un plumeau, sa chemise crevant les culottes, surveillait
amoureusement la marmite.

La petite soeur se roulait par terre.

L'Équipage et Louveau fumaient leurs pipes.

Un soir, à l'heure de la soupe, ils virent quelqu'un sortir du bois et venir à eux.

«Tiens, Maugendre!»

C'était le charpentier.

Bien vieilli, bien blanchi.

Il avait un bâton à la main, et semblait oppressé en parlant.

Il vint a Louveau et lui tendit la main.

«Eh bien! Tu m'as donc quitté, François?»

Le marinier bredouilla une réponse embarrassée.

«Oh! je ne t'en veux pas.»

Il avait l'air si las que la mère Louveau en fut touchée.

Sans prendre garde à la mauvaise humeur de son mari, elle lui offrit un banc pour s'asseoir.

«Vous n'êtes pas malade au moins, monsieur Maugendre?

- J'ai pris un mauvais froid.» Il parlait lentement, presque bas.

La peine l'avait adouci.

Il conta qu'il allait quitter le pays pour aller vivre au fond de la Nièvre.

«C'est fini; je ne ferai plus le commerce.

«Je suis riche maintenant; J'ai de l'argent, beaucoup d'argent.

«Mais à quoi bon?

«Je ne peux pas racheter le bonheur que j'ai perdu.»

François écoutait, les sourcils froncés.

Maugendre continua:

«Plus je vieillis, plus je souffre d'être seul.

«Autrefois, j'oubliais encore en travaillant; mais à présent, je n'ai plus le coeur à la besogne.

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