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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

- Comment ça, mon pauvre Maugendre?

- Je vais te le dire.

«Sitôt marié, quand nous avons eu notre enfant, l'idée m'est venue d'envoyer ma femme à Paris, chercher
une place de nourrice.

«Ça rapporte gros, quand le mari a de l'ordre et qu'il sait conduire sa maison tout seul.

«Ma femme ne voulait pas se séparer de son moutard.

«Elle me disait:

«Mais mon homme, nous gagnons assez d'argent comme ça!

«Le reste serait de l'argent maudit!

«Il ne nous profiterait pas.

«Laisse ces ressources-là aux pauvres ménages déjà chargés d'enfants, et épargne-moi le chagrin de vous
quitter.

«Je n'ai rien voulu écouter, Louveau, et je l'ai forcée a partir.

- Eh bien?

- Eh bien, quand ma femme a eu trouvé une place, elle a donné son enfant à une vieille pour le ramener au
pays.

«Elle les a accompagnés au chemin de fer.

«Depuis on n'en a plus jamais entendu parler.

- Et ta femme, mon pauvre Maugendre?

- Quand on lui a appris la nouvelle, ça a fait tourner son lait.

«Elle est morte.»

Ils se turent tous deux, Louveau ému de ce qu'il venait d'entendre, Maugendre accablé par ses souvenirs.

Ce fut le charpentier qui parla le premier;

«Pour me punir, je me suis condamné à l'existence que je mène.

«J'ai vécu douze ans a l'écart de tous.

«Je n'en peux plus. J'ai peur de mourir seul.

«Si tu as pitié de moi, tu me donneras Victor, pour me remplacer l'enfant que j'ai perdu.»

Louveau était très embarrassé.

Victor leur coûtait cher.

Mais, si on se séparait de lui au moment on il allait pouvoir se rendre utile, tous les sacrifices qu'on s'était

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