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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

Les passants se hâtent.

Adossé au comptoir d'un marchand de vin, dans une bonne salle bien chauffée, le père Louveau trinque
avec un menuisier de la Villette.

Son énorme figure de marinier honnête, toute rougeaude et couturée, s'épanouit dans un large rire qui
secoue ses boucles d'oreilles.

«Affaire conclue, père Dubac, vous m'achetez mon chargement de bois au prix que j'ai dit.

- Topez là.

- A votre santé!

- A la vôtre!»

On choque les verres, et le père Louveau boit, la tête renversée, les yeux mi-clos, claquant la langue, pour
déguster son vin blanc.

Que voulez-vous! personne n'est parfait, et le faible du père Louveau, c'est le vin blanc. Ce n'est pas que ce
soit un ivrogne. - Dieu non! - La ménagère, qui est une femme de tête, ne tolérerait pas la ribote; mais

quand un vit comme le marinier, les pieds dans l'eau, le crâne au soleil, il faut bien avaler un verre de temps

en temps.

Et le père Louveau, de plus en plus gai, sourit au comptoir de zinc qu'il aperçoit au travers d'un brouillard et
qui le fait songer à la pile d'écus qu'il empochera demain en livrant son bois.

Une dernière poignée de main, un dernier petit verre et l'on se sépare.

«A demain, sans faute?

- Comptez sur moi.»

Pour sûr il ne manquera pas le rendez-vous, le père Louveau. Le marché est trop beau, il a été trop
rondement mené pour qu'on traînasse.

Et le joyeux marinier descend vers la Seine, roulant les épaules, bousculant les couples, avec la joie
débordante d'un écolier qui rapporte un bon point dans sa poche.

Qu'est-ce qu'elle dira la mère Louveau, - la femme de tête, - quand elle saura que son homme a vendu le
bois du premier coup, et que l'affaire est bonne?

Encore un ou deux marchés comme celui-là et on pourra se payer un bateau neuf, planter là la
Belle-Nivernaise
qui commence à faire par trop d'eau.

Ce n'est pas un reproche, car c'était un fier bateau dans sa jeunesse; seulement voilà, tout pourrit, tout
vieillit, et le père Louveau lui-même sent bien qu'il n'est plus aussi ingambe que dans le temps où il était

«petit derrière» sur les flotteurs de la Marne.

Mais qu'est-ce qui se passe là-bas?

Les commères s'assemblent devant une porte; on s'arrête, on cause et le gardien de la paix, debout au milieu
du groupe, écrit sur son calepin.

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