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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise

Il revint au bateau le coeur bien gros, s'assit au pied du lit, et dit d'une voix désolée:

«Ma pauvre femme, tâche de te guérir ou nous sommes perdus.»

La mère Louveau se remit lentement. Elle se débattit contre la mauvaise chance, fit l'impossible pour
joindre les deux bouts.

S'ils avaient eu de quoi acheter un bateau neuf, ils auraient pu relever leur commerce, mais on avait
dépensé toutes les économies pendant les jours de maladie, et les bénéfices passaient à boucher les trous de

la Belle-Nivernaise qui n'en pouvait plus.

Victor devint une lourde charge pour eux.

Ce n'était plus l'enfant de quatre ans qu'on habillait dans une vareuse et que l'on nourrissait par-dessus le
marché.

Il avait douze ans, maintenant; il mangeait comme un homme, bien qu'il fût resté maigrichon, tout en nerfs
et qu'on ne pût encore songer à lui faire manoeuvrer la gaffe, - quand l'Équipage se cassait quelque chose.

Et tout allait de mal en pis. On avait eu grand'peine au dernier voyage, à remonter la Seine jusqu'à
Clamecy.

La Belle-Nivernaise faisait eau de toutes parts; les raccords ne suffisaient plus, il aurait fallu radouber toute
la coque, ou plutôt mettre la barque au rancart et la remplacer.

Un soir de mars, c'était la veille de l'appareillage pour Paris, comme Louveau tout soucieux prenait congé
de Maugendre, après avoir réglé son compte de bois, le charpentier lui offrit de venir boire une bouteille

dans sa maison.

«J'ai à te causer, François.»

Ils entrèrent dans la cabane.

Maugendre remplit deux verres et ils s'attablèrent en face l'un de l'autre.

«Je n'ai pas toujours été isolé comme tu vois, Louveau.

«Je me rappelle un temps où j'avais tout ce qu'il faut pour être heureux; un peu de bien et une femme qui
m'aimait.

«J'ai tout perdu.

«Par ma faute.»

Et le charpentier s'interrompit; l'aveu qu'il avait dans la gorge l'étranglait.

«Je n'ai jamais été un méchant homme, François. Mais j'avais un vice.

- Toi?

- Je l'ai encore.

«J'aime la «denrée» par-dessus tout.

«C'est ce qui a causé mes malheurs.

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