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Alphonse Daudet - La Belle-Nivernaise
On n'en savait pas plus.
Quand Maugendre voyait arriver les enfants, il posait sa scie, et laissait là sa besogne pour causer avec eux.
Il s'était pris d'affection pour Victor. Il lui enseignait à tailler des coques de bateau dans des éclats de bois.
Une fois, il lui dit:
«Tu me rappelles un enfant que j'ai perdu.»
Et, comme s'il eut craint d'en avoir trop conté, il ajouta:
«Oh! il y a longtemps, bien longtemps.»
Un autre jour, il dit au père Louveau:
«Quand tu ne voudras plus de Victor, donne-le moi.
«Je n'ai pas d'héritiers, je ferai des sacrifices, je l'enverrai a la ville, au collège. Il passera des examens, il entrera à l'école forestière.»
Mais François était encore dans le feu de sa belle action. Il refusa, et Maugendre attendit patiemment que l'accroissement progressif de la famille Louveau, ou quelque embarras d'argent, dégoûtât le marinier des adoptions.
Le hasard parut vouloir exaucer ses voeux.
En effet, on eût pu croire que le guignon s'était embarqué sur la Belle-Nivernaise en même temps que Victor.
Depuis ce moment-là, tout allait de travers.
Le bois se vendait mal.
L'équipage se cassait toujours quelque membre la veille des livraisons.
Enfin, un beau jour, au moment de partir pour Paris, la mère Louveau tomba malade.
Au milieu des hurlements des marmots, François perdait la tête.
Il confondait la soupe et les tisanes.
Il impatientait si fort la malade par ses sottises qu'il renonça à la soigner et laissa faire Victor.
Pour la première fois de sa vie, le marinier acheta son bois.
Il avait beau entortiller les arbres avec ses ficelles, prendre trente-six fois de suite la même mesure, il se trompait toujours dans le calcul, - vous savez le fameux calcul:
Je multiplie, je multiplie...
C'était la mère Louveau qui savait ça!
Il exécuta la commande tout de travers, se mit en route pour Paris avec une grosse inquiétude, tomba sur un acheteur malhonnête, qui profita de la circonstance pour le rouler.
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