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Alphonse Daudet - L'Immortel
procédés employés, encres et parchemins, présentait des titres de chapitres comme celui-ci: «_Ma première victime. - Angélina, brocheuse. - Pour un ruban feu. - La foire aux pains d'épices. - J'entre en relations avec Astier-Réhu. - L'encre mystérieuse. - Défi aux chimistes de l'Institut....»
Il restait surtout de cette lecture l'effarement que le secrétaire perpétuel de l'Académie française, la science et la littérature officielles, se fussent laissé duper, deux ou trois ans de suite, par cette ignorante cervelle d'infirme bourrée de détritus de bibliothèque, de rognures de livres mal digérées; là était l'énorme drôlerie de l'affaire et la cause de cette affluence. On venait voir l'Académie sur la sellette en la personne d'Astier-Réhu que tous les regards cherchaient au premier rang des témoins, immobile, absorbé, répondant à peine et sans tourner la tête aux plates adulations de Freydet debout derrière lui, ganté de noir, un grand crêpe au chapeau, dans le deuil tout récent de sa soeur. Cité par la défense, le bon candidat craignait que cela lui fit du tort dans l'esprit de son maître, et il s'excusait, expliquait comment il avait rencontré ce misérable Fage chez Védrine; mais son chuchotement se perdait dans le bruit de la salle et le ronron du tribunal appelant, expédiant les causes, le monotone: «À huitaine ... à huitaine....» tombant comme un éclair de guillotine, coupant court aux réclamations des avocats, à la plainte suppliante de pauvres diables, rouges, s'épongeant le front devant la barre: «Mais, monsieur le président ... - À huitaine.» Quelquefois, du fond de la salle, un cri en larmes, des bras éperdus: «Je suis là, m'sieu le président ... mais j'peux pas arriver ... y a trop de monde. - À huitaine.» Ah! quand on a vu de ces déblayages, et les balances symboliques fonctionner avec cette dextérité, on garde une forte idée de la Justice. C'est à peu près la sensation d'une messe de mort expédiée en bousculade par un prêtre étranger, à un enterrement de pauvre.
Enfin la voix du président appela: «Affaire Albin Fage....» Un grand silence dans la salle et jusqu'à l'extrémité du palier où des gens montaient sur des bancs, pour voir. Puis, après un court marmottage à la barre, les témoins défilèrent entre des rangs serrés de toges pour gagner la salle qui leur est réservée, morne et nue, aux carreaux dérougis s'éclairant mal sur une étroite ruelle. Astier-Réhu, qui devait être appelé le premier, n'entra pas, marcha dans l'ombre du couloir entre les deux salles. À de Freydet qui voulait rester avec lui, il déclara sourdement: «Non, non ... laissez-moi.... Je veux qu'on me laisse!...» Et le candidat, tout penaud, dut se mêler aux autres témoins, causant par petits groupes: le baron Huchenard, Bos le paléographe, le chimiste Delpech de l'Académie des Sciences, des experts en écriture, puis deux ou trois jolies filles, de celles dont les portraits paraient les murs de la chambre d'Albin Fage, ravies de la réclame qu'allait leur valoir le procès, riant très haut, étalant d'ébouriffants «directoire» en contraste avec le bonnet de linge et les mitaines en tricot de la concierge de la Cour des Comptes. Védrine cité lui aussi, Freydet vint s'asseoir à son côté sur le large rebord de la fenêtre ouverte. Pris, emportés dans ces courants contraires qui, à Paris, séparent les existences, les deux camarades ne s'étaient plus revus, depuis l'été d'avant, qu'aux obsèques récentes de la pauvre Germaine. Et Védrine serrait les mains de son ami, s'informait de sa santé, de son état d'esprit après ce coup terrible. Le candidat haussa les épaules: «C'est dur ... certainement, c'est dur, mais que veux-tu? J'y suis fait....» L'autre arrondissant les yeux en face d'un aussi farouche égoïsme ... «Dame! pense donc ... deux fois, en un an, qu'ils me retoquent....»
Le coup terrible, le seul, pour lui, c'était son échec au fauteuil de Ripault-Babin qui venait de lui échapper comme celui de Loisillon; il comprit ensuite, poussa un profond soupir.... Ah! oui.... Sa Germaine.... Elle s'en était donné du mal tout l'hiver pour cette malheureuse candidature.... Deux dîners par semaine, et jusqu'à minuit, une heure du matin, manoeuvrant son fauteuil mécanique dans tous les coins du salon.... Elle y avait sacrifié ses dernières forces, plus passionnée encore, plus acharnée que son frère.... À la fin, tout à la fin, quand elle ne pouvait plus parler, ses pauvres doigts tordus, faisaient du
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