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Alphonse Daudet - L'Immortel

croisaient des regards d'assassins, la porte du salon s'entre-bâilla, laissant passer le sourire poupin et bon
enfant d'une grosse dame panachée de plumes et de fleurs: «Pardon, cher maître, rien qu'un mot ... tiens!

Adélaïde est là ... et monsieur Paul, aussi ... charmant ... divin.... Oh.... Ah!... un tableau de famille....»

Tableau de famille, en effet; mais de la famille moderne, atteinte de la longue fêlure qui court du haut en
bas de la société européenne, l'attaque dans ses principes de hiérarchie, d'autorité; fêlure plus saisissante

ici, à l'Institut, sous la majestueuse coupole, où se jugent et se récompensent les vertus domestiques et

traditionnelles.

XVI

On s'étouffait, à la huitième chambre, où l'affaire Albin Fage venait enfin après une interminable
instruction et tout un jeu de hautes influences pour entraver la procédure. Jamais cette salle de la

Correctionnelle dont les murs d'un bleu moisi, aux pâles dorures en losanges, exhalent une odeur de

graillon et de misère, n'avait vu se presser sur ses bancs sordides, s'empiler debout aux passages une telle

cohue élégante et mondaine, tant de chapeaux fleuris, de toilettes printanières à la marque des grands

faiseurs, que tranchait violemment le noir mat des toges et des toques. Et du monde arrivait encore par le

tambour de l'entrée dont les deux portes battaient continuellement sous un flot moutonnant de têtes

serrées, dressées, soulevées dans la lumière blanche du palier.

Toutes connues, archi-connues, banales à faire pleurer, ces effigies des fêtes parisiennes, enterrements
chics ou grandes premières: Marguerite Oger à l'avant-garde, et la petite comtesse de Foder, et la belle

Mme Henry de la légation américaine. Puis les dames congréganistes de l'Académie: Mme Ancelin en

mauve, au bras du bâtonnier Raverand; Mme Eviza, un buisson de petites roses, entourée d'un essaim

noir et bourdonnant de jeunes stagiaires; et, derrière le tribunal, aux places réservées, Danjou, debout, les

bras croisés, dominant l'assistance et les juges, détachant sur la vitre haute son profil aux dures arêtes

régulières de vieux cabot qu'on voit partout depuis quarante ans, prototype de la banalité mondaine et de

ses uniformes manifestations. À part Astier-Réhu et le baron Huchenard cités comme témoins, il était le

seul académicien ayant osé affronter les plaidoiries, surtout l'avocat d'Albin Fage, ce terrible ricaneur de

Margery dont le «couin» nasillard fait pouffer, rien qu'à l'entendre, la salle et le tribunal.

On allait rire, cela se devinait dans l'air, dans les folichonneries des toques inclinées, dans l'allumage et le
retroussis malin des yeux et des bouches s'adressant de loin de petits signes avertisseurs. Tant de

racontars se débitaient sur les prouesses galantes de ce petit bossu que l'on venait d'introduire an banc des

prévenus, et qui, levant sa longue tête pommadée, jetait dans la salle, par-dessus la barre, un de ces

regards en coup d'épervier, auxquels les femmes ne se trompent pas. On parlait de lettres

compromettantes, d'un mémoire de l'accusé citant carrément les noms de deux ou trois grandes

mondaines, ces noms toujours les mêmes, trempés et retrempés dans toutes les sales affaires. Un

exemplaire en circulait, de ce factum, sur les bancs des journalistes, une autobiographie naïve et

prétentieuse, où la fatuité de l'avorton se doublait de cette vanité spéciale à l'ouvrier «qui s'est instruit

lui-même;» mais, en définitive aucune des révélations annoncées.

Fage se contentait d'informer messieurs les juges qu'il était né près de Vassy (Haute-Marne), droit
comme tout le monde, - c'est la prétention commune aux bossus, - et qu'une chute de cheval, à quinze

ans, lui avait dévié et renflé le dos. Ainsi qu'à la plupart de ses congénères, dont la formation sexuelle est

très lente, le goût de la femme lui était venu tard, mais avec une violence inouïe, alors qu'il travaillait

chez un libraire du passage des Panoramas. Sa difformité le gênant pour ses conquêtes, il chercha un

moyen de gagner beaucoup d'argent; et l'histoire de ses amours alternée avec celle de ses faux, des

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