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Alphonse Daudet - L'Immortel

mystérieux et complice, son effusion tomba.

«Mais arrivez donc, mon Dieu!» dit Mme Astier, coiffée pour sortir; puis à demi sérieuse, sur un ton de
présentation: «Cher ami ... monsieur le comte Paul Astier.

- Maître ...» fit Paul s'inclinant.

Astier-Réhu les regardait tous deux, fronçant ses gros sourcils: «le comte Paul Astier?...»

Le garçon, toujours joli sous le hâle de ses six mois de plein vent, raconta qu'il venait de s'offrir un titre
de comte romain, moins pour lui que pour honorer celle qui allait prendre son nom.

«Tu te maries?» demanda le père de plus en plus méfiant. «... Et avec?

- La duchesse Padovani.

- Tu es fou! «.. Mais elle a vingt-cinq ans de plus que toi, la duchesse ... et puis ... et puis ...» Il hésitait,
cherchait une formule respectueuse, et enfin, brutalement: «On n'épouse pas une femme qui, au vu et au

su de tous, vient d'appartenir pendant des années à un autre homme!

- Ce qui ne nous a jamais gênés, du reste, pour dîner régulièrement chez elle et lui avoir une foule
d'obligations ...» siffla Mme Astier, sa petite tête dressée pour l'attaque. Sans lui répondre ni même la

regarder, comme ne la jugeant pas compétente en ces choses de l'honneur, le bonhomme joignit son fils,

et d'un accent convaincu, les larges méplats de ses joues remués par l'émotion: «Ne fais pas cela, Paul ...

pour le nom que tu portes, ne fais pas cela, mon enfant; je t'en prie!» Il l'empoignait par l'épaule, le

secouait d'un geste attendri, à la vibration de ses paroles. Mais le jeune homme se dégageait, n'aimant pas

ces démonstrations, se défendait de phrases vagues: «Je ne trouve pas ... ce n'est pas mon sentiment....»

Et devant la fermeture de ce visage au fuyant regard, ce fils qu'il sentait si loin de lui, le père,

instinctivement, élevait la voix, invoquant son droit de chef de famille. Un sourire qu'il surprit entre Paul

et sa mère, preuve nouvelle de leur connivence en cette ignominie, acheva de l'exaspérer. Il tonna, délira,

menaçant de protester publiquement, d'écrire aux journaux, de les flétrir tous deux, la mère et le fils, dans

son histoire. C'était sa menace terrible entre toutes! Quand il disait d'un personnage du passé: «Je l'ai

flétri dans mon histoâre ...» nul châtiment ne lui semblait comparable. Pourtant, les deux alliés ne s'en,

émouvaient guère. Mme Astier, faite à cette menace de flétrissure presque autant qu'au charriement de la

malle par les couloirs, se contenta de dire en boutonnant ses gants: «Vous savez qu'on entend tout d'à

côté.» Malgré la porte et les tentures, la rumeur d'une causerie se distinguait, venue du salon.

Alors, comprimant et râlant sa colère: «Écoute-moi bien, Paul,» dit Léonard Astier, l'index levé dans la
figure du garçon, «si cette chose dont tu parles s'accomplit, ne compte pas me revoir jamais.... Je ne serai

pas là le jour de ton mariage.... Je ne veux pas de toi, même à mon lit de mort.... Tu n'es plus mon fils....

Je te chasse et je te maudis.» Paul répondit, très calme, avec une retraite de corps devant le doigt qui le

frôlait: «Oh vous savez, mon cher père ... maudire, bénir, ce sont de ces affaires qui ne se font plus dans

les maisons. Même au théâtre, on ne maudit plus, on ne bénit plus.

- Mais on châtie encore, monsieur le drôle!» gronda le vieux, la main haute. Il y eut un cri furieux de la
mère: «Léonard!...» tandis que d'une alerte parade de boxe, Paul détournait le coup, aussi tranquille que

dans la salle de Keyser, et sans lâcher le poignet rabattu, murmurait: «Ah! non, pas ça, jamais!...»

Le vieil Auvergnat, furieux, essayait de se dégager. Mais si vigoureux qu'il fût encore, il avait trouvé son
maître; et pendant cet horrible instant où le père et le fils se soufflaient leur haine dans la figure,

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