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Alphonse Daudet - L'Immortel
noyée dans cette confusion de voix irritées où l'on ne distinguait que le mot «académie ...académie,» tous en parlant comme d'une personne réelle, vivante, dont chacun avait la conviction de connaître et d'exprimer l'intime pensée, à l'exclusion de tous les autres. Subitement ces criailleries s'arrêtèrent devant Astier-Réhu entrant, signant, posant très calme à sa place de secrétaire perpétuel la lourde serviette qu'il tenait sous le bras, puis s'avançant vers ses collègues:
«Messieurs, j'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre.... J'avais fait porter à la Bibliothèque, pour l'expertise, les douze à quinze mille autographes qui composent ce que j'appelais ma collection.... Eh bien! messieurs, tout est faux, tout. L'Académie de Florence avait dit vrai. Je suis victime d'une immense mystification.»
Pendant qu'il essuyait son front mouillé de grosses gouttes après l'effort de cet aveu, quelqu'un demanda avec insolence:
«Et alors, monsieur le secrétaire perpétuel?...
- Alors, monsieur Danjou, il ne me restait plus qu'à porter plainte ... c'est ce que j'ai fait....» Et comme ils protestaient tous, déclarant qu'un procès pareil était impossible, qu'il ridiculiserait la Compagnie: «Désespéré, vraiment, mes chers collègues; mais ma décision est irrévocable.... D'ailleurs l'homme est en prison, et l'instruction commencée....»
De rugissements pareils à ceux qui accueillirent cette déclaration, jamais la salle des séances privées n'en avait entendu; et comme toujours, entre les plus furieux, se signalait Laniboire, vociférant que l'Académie devrait se débarrasser d'un membre aussi dangereux. Dans un premier coup de colère, quelques-uns examinaient tout haut la proposition. Était-ce faisable? L'Académie, compromise par un des siens, pouvait-elle lui dire: «Allez-vous-en, je me déjuge ... immortel, je vous rejette au commun des mortels.»
Tout à coup, soit qu'il eût saisi quelques mots du débat, ou par une de ces curieuses divinations dont s'élucident parfois les surdités les plus hermétiques, le vieux Réhu qui se tenait à l'écart et loin du feu, crainte d'une attaque, proféra de sa forte voix sans diapason: «Sous la Restauration, pour des motifs de simple politique, nous éliminâmes jusqu'à onze membres!...» L'ancêtre eut son mouvement de tête certificatif qui prenait à témoin ses contemporains de ce temps-là, bustes blancs aux yeux vides, alignés sur des piédestaux autour de la salle.
«Onze, bigre!...» murmura Danjou dans un grand silence.
Et Laniboire, toujours cynique: Tous les corps constitués sont lâches!... c'est la loi de nature ... il faut vivre....»
Alors Épinchard, qui s'affairait à l'entrée avec le secrétaire Picheral, rejoignit ses collègues et, tout bas, entre deux quintes, déclara que le secrétaire perpétuel n'était pas seul coupable en cette affaire, à preuve le procès-verbal du 8 juillet 1879 dont on allait donner lecture. De sa place, la petite voix de Picheral commença, guillerette et très vite: «_Le 8 juillet 1879, Léonard-Pierre-Alexandre Astier-Réhu fait don à l'Académie française d'une lettre de Rotrou au cardinal de Richelieu, sur les statuts de la Compagnie. L'Académie, ayant pris connaissance de cette pièce inédite et très curieuse, félicite le donataire et décide que la lettre de Rotrou sera insérée au procès-verbal. La voici textuellement._» ... Ici le débit du secrétaire se ralentit, appuyant malicieusement sur tous les mots ... «_textuellement, c'est-à-dire, avec les négligences qui se rencontrent dans les correspondances familières, et confirment l'authenticité du
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