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Alphonse Daudet - L'Immortel

repas une sérénité souriante, égale, comme son appétit aux intactes dents de chien de montagne
auxquelles rien ne résistait, ni le pain rassis, ni la viande coriace et les noirs contretemps divers dont

l'assaisonne chaque journée de la vie.

«Le jour de Teyssèdre, sans doute ...» pensa Mme Astier, et elle s'assit dans le frou de sa robe de
réception, un peu surprise de ne pas recevoir le compliment dont il ne manquait jamais d'accueillir, le

mercredi, sa toilette pourtant bien minable. Comptant que cette mauvaise disposition se dissiperait aux

premières bouchée, elle attendit pour commencer l'attaque. Mais le maître, qui dévorait quand même,

montrait une humeur croissante: le vin sentait le bouchon ... les boulettes de boeuf bouilli étaient brûlées.

«Tout ça parce que votre M. Fage vous a fait poser ce matin,» cria de la cuisine à côté Corentine
furieuse, dont la face luisante et couturée apparut au guichet percé dans la muraille par où l'on passait les

plats du temps de la table d'hôte. Quand elle l'eut refermé violemment, Léonard Astier murmura: «Cette

fille est d'une impudence!...» au fond, très gêné que ce nom de Fage eut été prononcé devant sa femme.

Et bien sûr qu'en tout autre moment Mme Astier n'aurait pas manqué de dire: «Ah! Ah!... encore ce Fage

... encore votre relieur ...» et qu'une scène de ménage eût suivi, sur laquelle Corentine comptait bien en

jetant sa phrase perfide. Mais aujourd'hui il s'agissait de ne pas irriter le maître, de l'amener, au contraire,

par d'habiles préparations à ce qu'on voulait de lui; en l'entretenant, par exemple, de la santé de Loisillon,

le secrétaire perpétuel de l'Académie, qu'on disait de plus en plus bas. Le poste de Loisillon, son

appartement à l'Institut, devaient revenir à Léonard Astier comme une compensation à l'emploi qu'il avait

perdu, et quoique lié de coeur avec ce collègue mourant, l'espoir d'un bon traitement, d'un logis aéré,

commode, et quelques autres avantages, enveloppaient cette fin prochaine de perspectives agréables dont

Léonard avait honte peut-être, mais qu'il envisageait naïvement dans l'intimité de son ménage. Eh bien!

non, même cela ne le déridait pas aujourd'hui.

«Pauvre M. Loisillon, sifflait Mme Astier, voilà que maintenant il ne trouve plus ses mots: Lavaux nous
racontait, hier, chez la duchesse, il ne sait plus dire que «bi ... bibelot ... bi ... bibelot!» - Elle ajouta,

pinçant ses lèvres, son long cou dressé: «Et il est de la commission du dictionnaire.»

Astier Réhu ne sourcilla pas.

«Le trait a du bon ... dit-il en faisant claquer sa mâchoire, l'air doctoral.... Mais j'ai écrit quelque part dans
mon histoire: En France il n'y a que le provisoire qui dure....» Il prononçait histoâre, provisoâre.... «Voilà

dix ans que Loisillon est à la mort.... Il nous enterrera tous.» Il répéta furieux, tirant sur son pain dur:

«tous ... tous....»

Décidément, Teyssèdre l'avait tout à fait mal tourné.

Alors Mme Astier parla de la grande séance des cinq Académies, proche de quelques jours et à laquelle
assisterait le grand-duc Léopold de Finlande. Justement Astier-Réhu, directeur pour ce trimestre, devait

présider la séance et prononcer le discours d'ouverture avec un compliment à Son Altesse. Et adroitement

interrogé sur ce discours dont il formait déjà le plan, Léonard en indiqua les grandes lignes, une charge à

fond contre l'école littéraire moderne, de solides étrivières données publiquement à ces bélitres, à ces

babouins!...

Ses larges prunelles de gros mangeur s'allumaient dans sa face carrée où le sang montait sous l'épaisse
broussaille des sourcils restés d'un noir de houille, en contraste avec le collier de barbe blanche.

«À propos, dit-il brusquement, et mon habit?... l'a-t-on visité?... Quand je le mis la dernière fois, pour

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