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Alphonse Daudet - L'Immortel
L'unique voix de Moser, à tous les tours, est celle de Laniboire, rapporteur des prix de vertu. Il court à ce sujet une anecdote, d'un leste!... C'est égal ... les dessous de la coupole.... Quelle comédie!
XV
«C'est abominable!...
- Il faut répondre. L'Académie ne peut rester sous le coup....
- Y songez-vous? l'Académie se doit au contraire....
- Messieurs, messieurs, le vrai sentiment de l'Académie....»
Dans leur salle des réunions privées, devant la grande cheminée que surmonte le portrait en pied du cardinal de Richelieu, les immortels discutaient avant d'entrer en séance. Un jour fumeux et froid d'hiver parisien, tombant par la large baie du plafond, accentuait la solennité glaciale de tous ces bustes de marbre à l'alignement contre les murs; et le vaste foyer de la cheminée, presque aussi rouge que la simarre du cardinal, ne parvenait pas à réchauffer cette sorte de petit parlement, demi tribunal, avec ses sièges de cuir vert, sa longue table en hémicycle devant le bureau, et l'huissier à chaîne gardant la porte non loin du secrétaire Picheral.
C'est d'ordinaire le meilleur de la séance, ce quart d'heure de grâce laissé aux retardataires et que l'on passe à potiner tout bas, par petits groupes familiers, le dos au feu, basques relevées. Mais, aujourd'hui, la causerie se généralisait, montée au ton d'une discussion publique des plus violentes, pour laquelle les arrivants prenaient voix dès le bout de la salle, tout en signant la feuille de présence. Quelques-uns même, avant d'entrer, quittant leurs fourrures, leurs cache-nez, leurs socques dans la salle déserte de l'Académie des Sciences, entr'ouvraient la porte pour crier à l'infamie, à l'abomination.
La cause de tout ce tumulte: la reproduction dans un journal du matin d'un très impertinent rapport de l'Académie de Florence sur le Galilée d'Astier-Réhu et les pièces historiques manifestement apocryphes et bouffonnes (sic) qui l'accompagnaient. Ce rapport communiqué en grand mystère au directeur de l'Académie française agitait sourdement l'Institut depuis quelques jours, dans l'attente fiévreuse de la détermination d'Astier-Réhu qui se contentait de répondre: «Je sais ... je sais ... je fais le nécessaire. » Et brusquement voila ce compte rendu, qu'ils se croyaient seuls à connaître, pétaradant, ce matin, à la première page du journal le plus répandu de Paris, avec d'outrageants commentaires pour le secrétaire perpétuel et toute la Compagnie.
Là-dessus, émoi, fureur, horripilation contre l'impudent journaliste et la sottise d'Astier-Réhu qui leur valait ces attaques depuis longtemps désapprises, depuis que l'Académie ouvra sa porte, prudemment, aux «gens de feuilles. » Le bouillant Laniboire, rompu à tous les sports, parlait d'aller couper les oreilles au monsieur; et ce n'était pas trop de deux ou trois collègues pour le retenir. «Voyons! Laniboire.... L'épée au côté, jamais à la main ... le mot est de vous, que diable! bien que l'Académie l'ait adopté....
- Vous savez, messieurs, que Pline l'ancien, au Livre XIII de son Histoire naturelle ...» c'était Gazan qui arrivait tout soufflant, de son trot lourd de pachyderme ... «signale déjà des supercheries autographiques, entre autres une fausse lettre de Priam sur papyrus....
- Monsieur Gazan n'a pas signé la feuille ...» criait l'aigre fausset de Picheral.
«Ah! pardon ...» et le gros homme allait signer tout en continuant son histoire de papyrus, de roi Priam,
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