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Alphonse Daudet - L'Immortel

Café d'Orsay, onze heure». En déjeunant.

De deux heures en deux heures, plus souvent si je le peux, je t'enverrai ainsi une dépêche bleue, autant
pour apaiser ton angoisse, soeur chérie, que pour la joie d'être avec toi tout ce grand jour que j'espère

bien terminer par un bulletin de victoire, malgré les défections du dernier moment. Un mot de Laniboire

que Picheral me répétait tout à l'heure: «On entre à l'Académie l'épée au côté, non pas à la main.»

Allusion au duel Astier. Ce n'est pas moi qui me suis battu, mais l'animal tient à son trait d'esprit bien

plus qu'à la promesse qu'il m'avait faite. Ne pas compter non plus sur Danjou. Après m'avoir tant de fois

dit: «Soyez des nôtres ... » ce matin, au secrétariat, il vient de me chuchoter un «faites-vous désirer ...»

qui est peut-être le plus joli mot de son répertoire. N'importe! Je l'ai belle. Mes concurrents ne sont pas à

craindre. Le baron Huchenard, l'auteur des Habitants des cavernes, de l'Académie française! Mais

Paris se soulèverait. Quant à M. Dalzon, je le trouve bien osé. J'ai son livre, son fameux livre, entre les

mains.... J'hésite à m'en servir, mais qu'il prenne garde!

Deux heures.

À l'Institut, chez mon bon maître, où j'attendrai le résultat du vote.... Est-ce une idée? Il me semble que
mon arrivée, annoncée pourtant, a dérangé quelque chose ici. Nos amis achevaient de déjeuner. Un

remue-ménage, des portes jetées, Corentine, au lieu de m'introduire au salon, me poussant dans les

archives où mon maître m'a rejoint, l'air gêné, parlant bas, me recommandant la plus grande réserve, et si

triste!... Aurait-il de mauvaises nouvelles?... «Non ... non, mon cher enfant ...» puis une poignée de

mains: «Allons, bon courage ...» Depuis quelque temps le pauvre homme n'est plus le même. On le sent

débordant de chagrin, de larmes qu'il refoule. Quelque peine secrète et profonde où ma candidature n'est

pour rien; mais dans mon état d'esprit....

Plus qu'une heure d'attente. Je me distrais à regarder, de l'autre côté de la cour, par la grande baie vitrée
de la salle des séances, des files de bustes d'académiciens. Est-ce un présage?

Trois heures moins un quart.

Je viens de voir défiler tous mes juges, trente-sept, si j'ai bien compté; l'Académie au grand complet,
puisque Épinchard est à Nice, Ripault-Babin dans son lit et Loisillon au Père-Lachaise. Superbe, l'entrée

en cour de tous ces illustres! les jeunes, lents et graves, la tête inclinée comme sous le poids d'une

responsabilité trop lourde, les vieux portant beau, la jambe vive; quelques goutteux et rhumatisants

comme Courson-Launay faisant avancer leur voiture jusqu'à l'escalier, s'appuyant au bras d'un collègue.

Ils attendent avant de monter, causent par petits groupes, avec des mouvements de dos, d'épaules, de

grands gestes à mains ouvertes. Que ne donnerais-je pas pour entendre cette discussion dernière de mes

chances! J'entr'ouvre doucement la fenêtre; mais une voiture chargée de malles entre à grand fracas dans

la cour, descend un voyageur en fourrures, bonnet de loutre. Épinchard, ma chère, Épinchard débarquant

de Nice exprès pour m'apporter sa voix. Brave coeur!... Puis mon maître est passé, voûté sous son

chapeau à larges bords, feuilletant l'exemplaire de Toute nue que je me suis décidé à lui remettre,

pour le cas.... Que veux-tu? il faut se défendre! Plus rien sous les yeux que deux voitures qui attendent, et

le buste de Minerve en faction. Protège-moi, déesse! là-haut commence l'appel nominal et

l'interrogatoire, chaque académicien devant affirmer au directeur que sa voix n'est pas engagée. Simple

formalité, comme tu penses, à laquelle on répond d'un sourire négatif, d'un petit dodelinage de magot de

la Chine.

Quelque chose d'inouï. Je venais de donner ma dépêche à Corentine, et je respirais à la fenêtre, essayant

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