bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - L'Immortel

promenade sous les rayons d'un oblique soleil très doux. Elle lui parlait de ce mari dont elle avait tant
souffert aux années de sa jeunesse, tenant beaucoup à lui faire comprendre qu'elle portait un deuil

mondain, tout de convenance et ne l'attristant pas jusqu'au coeur. Paul comprenait parfaitement et

souriait, bien résolu dans sa tactique de froideur.

Tout au bas du parc, ils s'assirent près d'un pavillon masqué d'érables, de troènes, qui abritait les verveux
et les rames de la petite flottille. Ils voyaient de là les pelouses en pente, les hautes et basses futaies

éclairées et dorées par places, découvrant le château qui, la plupart des fenêtres closes, ses terrasses

désertes, et dressant l'orgueil de ses lanternes et de ses tours, semblait grandi, rentré dans l'histoire.

«Quel dommage de quitter tout cela....» dit-il dans un soupir. Elle le regarda, stupéfaite, le front orageux
et contracté.... Partir, il voulait partir ... et pourquoi?

«La vie, hélas! il faut bien....

- Nous séparer!... et moi? et ce grand voyage que nous devions faire ensemble?

- Je vous laissais dire....»

Mais est-ce qu'un pauvre artiste comme lui pouvait se payer une promenade en Palestine? Des rêves cela,
irréalisables.... La dabbieli de Védrine, un bachot sur la Loire.

Elle haussa ses belles épaules patriciennes: «Voyons, Paul, quel enfantillage!... Est-ce que tout ce que j'ai
n'est pas à vous?

- À quel titre?»

Ce fut dit! mais elle ne devinait pas encore où il allait en venir. Et lui, craignant d'être parti trop vite:

«Oui, quel titre au jugement étroit du monde pour voyager avec vous?

- Eh bien! restons à Mousseaux.»

Il s'inclina dans une douce ironie: «Votre architecte n'y a plus rien à faire.

- Bah! nous lui trouverons bien de l'ouvrage ... dussé-je mettre la feu au château cette nuit....»

Elle riait de son beau rire passionné, se serrait contre lui, prenait ses mains dont elle se caressait le
visage, des folies! mais pas le mot que Paul attendait, qu'il essayait de lui faire dire. Alors, lui,

violemment: «Si vous m'aimez, Maria-Antonia, laissez-moi partir; j'ai mon existence à faire et celle des

miens.... On ne me pardonnerait pas de l'accepter d'une femme qui n'est pas ma femme, qui ne le sera

jamais.»

Elle comprit, ferma les yeux comme devant l'abîme, et, dans le grand silence qui suivit, on entendait sous
une brise les feuilles tomber dans tout le parc, les unes encore lourdes de sève, glissant par paquet de

branche en branche, d'autres furtives, impalpables, en frôlements de robe, et tout autour du pavillon, sous

les érables, on eût dit des pas, un piétinement de foule silencieuse qui rôdait. Elle se leva frissonnante: «Il

fait froid, rentrons.» Son sacrifice était fait. Elle en mourrait, sans doute, mais le monde ne verrait pas cet

abaissement de la duchesse Padovani en Madame Paul Astier, épousant son architecte.

Paul, tout le soir, s'occupa sans affectation de son départ, donna des ordres pour ses malles, des
pourboires princiers au service, s'informa des heures de train, toujours libre de lui, causeur, sans parvenir

< page précédente | 85 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.