|
Alphonse Daudet - L'Immortel
par sa femme de chambre.
«Matéa?
- Oui, Matéa!... C'est un grand poète, figurez-vous....» Et elle citait quelques vers de la vocératrice, dans ce fier patois corse qui allait bien à son contralto. Quant aux graves déterminations, pas un mot.
C'était pourtant cela qui l'intéressait, lui, et bien autrement que les poésies de la chambrière. Ce serait pour le soir, sans doute. Et, tout bas, il l'égayait de l'aventure de Laniboire, de l'adroite façon dont il s'était débarrassé de l'académicien. «Pauvre petite Moser, disait la duchesse en riant, il faut que son père soit nommé, cette fois.... Elle l'a bien gagné....» Puis ils ne jetèrent plus que quelques courtes phrases, voluptueusement rapprochés dans cette course berçante du landau, tandis que le jour baissait sur les champs obscurcis, laissant voir vers les hauts-fourneaux des montées de flammes intermittentes, des bâtiments d'éclairs à hauteur de ciel. Le retour fut malheureusement gâté par les cris, les chants avinés des bandes paysannes revenant de la frairie, s'empêtrant dans les roues comme des bestiaux, roulant aux fossés d'où montaient, des deux côtés de la route, des ronflements, des bruits immondes, leur façon de prier pour le repos de l'âme du très haut et puissant seigneur et duc.
Dans leur tour habituel de galerie, appuyée contre son épaule entre les lourds piliers découpant le vague horizon, elle regardait la nuit, murmurait: «Qu'on est bien! tous deux ... seuls....» mais ne parlait toujours pas de ce que Paul attendait. Il essayait de l'y amener et, de tout près, dans les cheveux, s'informait de son hiver. Allait-elle retourner à Paris? Oh! non, certainement; Paris l'écoeurait, et sa société menteuse, tout en masques et en trahisons! Seulement, elle hésitait encore, s'enfermer à Mousseaux, ou partir pour un grand voyage en Syrie, en Palestine. Qu'en pensait-il? Bien sûr, c'étaient là les graves déterminations à prendre ensemble; un prétexte en somme pour le retenir, la femme absente s'effrayant à l'idée que, s'il retournait à Paris, d'autres le lui enlèveraient. Paul, se jugeant mystifié, mordait ses lèvres: «Ah! c'est comme ça, ma fille.... Eh bien! nous allons voir.» Lasse de son voyage et de sa journée de plein air, elle monta se coucher en se traînant, après une poignée de mains significative à laquelle répondait d'ordinaire un furtif et tendre «à tout à l'heure.» Elle viendrait; il serait là, derrière la porte, à guetter son pas.... Et quelle revanche alors aux contraintes de la journée! Toute une nuit d'ivresse rien que dans un mot chuchoté.... «à tout à l'heure.» Mais ce mot, Paul Astier, ce soir-là, ne le dit pas; et, malgré sa déconvenue, elle voyait dans cette réserve un respect pour le deuil si proche, la chapelle encore tendue; même elle s'endormit en trouvant cela très distingué.
Le lendemain, on ne se vit guère; la duchesse, en affaires, réglait les comptes de son maître d'hôtel, de ses fermiers, à la grande admiration du notaire Maître Gobineau, qui disait à Paul, à déjeuner, avec une malice dans chaque pli de sa vieille figure tapée: «En voilà une à qui on ne fera pas voir le tour.
- Qu'en sait-il?» pensait le jeune chasseur à l'affût, tortillant sa barbe blonde. Pourtant, l'âpreté, le sang-froid que prenait ce beau contralto d'amour dans les discussions d'intérêt l'avertissaient qu'il faudrait jouer serré.
Après déjeuner, des caisses arrivaient de Paris avec la Première de Spricht et deux essayeuses. Enfin, vers quatre heures, descendue dans une merveille de costume qui la faisait toute jeune et mince, elle lui proposa une course à pied dans le parc. Ils marchaient l'un près de l'autre du même pas allègre, descendant les allées, évitant le bruit des grands rateaux dont les jardiniers, trois fois par jour, luttaient contre la tombée des fouilles mourantes. Mais on avait beau faire, les chemins, une heure après, se recouvraient de nouveau de ce tapis d'Orient aux teintes riches, pourpre, vert, mordoré, où bruissait leur
|