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Alphonse Daudet - L'Immortel

la fenêtre à croisillons de l'escalier, cette lettre de part déclamée d'une royale façon si peu moderne,
donnait au fief de Mousseaux un étonnant caractère de grandeur, faisait monter plus haut ses quatre tours

et les cimes de ses arbres centenaires. Or, comme tout cela allait lui appartenir, que sa maîtresse en

partant l'avait supplié de rester au château pour de graves déterminations à prendre au retour, cette

déclamation funèbre lui semblait comme l'annonce de sa mise en possession prochaine.... «Priez pour le

repos de l'âme....» Enfin, il la tenait, la fortune, et, cette fois, il ne se laisserait pas dépouiller.... «ancien

sénateur, ambassadeur et ministre....»

«Elles sont lugubres, ces cloches, n'est-ce-pas, monsieur Paul?» lui dit Mlle Moser déjà à table entre son
père et l'académicien Laniboire. La duchesse les avait gardés à Mousseaux autant pour distraire la

solitude de Paul Astier que pour donner un peu plus de repos et de bon air à la pauvre Antigone

esclavagé par la candidature perpétuelle de son père. De celle-là, du moins, rien à craindre comme

rivalité de femme, avec ses yeux de chien battu, ses cheveux incolores et l'unique préoccupation

sollicitante et humiliée de ce fauteuil académique inaccessible. Ce matin, pourtant, elle s'était faite belle,

plus soignée; une robe fraîche, ouverte en coeur. Ce qu'il montrait, ce coeur, semblait bien minable et

maigrichon, mais enfin, à défaut de grives.... Et Laniboire, mis en verve, la lutinait, disait des choses.... Il

ne les trouvait pas lugubres, lui, ces sonnailles de mort, ni les: «Priez pour le repos....» s'espaçant dans le

lointain. Au contraire, la vie lui semblait meilleure par contraste, le vin de Vouvray plus doré dans les

carafes, et ses grasses histoires détonnaient singulièrement dans la salle à manger trop vaste. Le candidat

Moser, figure bouillie, d'expression complaisante, riait d'un rire courtisan, bien qu'un peu gêné par sa

fille, mais le philosophe était une influence à l'Académie!

Le café pris, sur la terrasse, Laniboire, le teint carminé comme un apache, cria: «Allons travailler,
mademoiselle Moser, je me sens en train.... Je crois que je vais finir mon rapport aujourd'hui.» La douce

petite Moser qui lui servait parfois de secrétaire se leva un peu à regret. Par ce beau temps voilé des

premières brumes de l'automne, elle eût préféré une grande promenade ou peut-être continuer dans la

galerie la conversation avec M. Paul si joli, si bien élevé, plutôt que d'écrire sous la dictée du père

Laniboire l'éloge de vieilles bonnes dévouées ou d'infirmières modèles. Mais son père la pressait: «Va,

va, ma fille ... le maître t'appelle....» Elle obéit, monta derrière le philosophe, suivie du vieux Moser qui

allait faire sa sieste. Qu'arriva-t-il alors? De quel drame fut témoin la chambre de Laniboire qui, s'il avait

le nez de Pascal, n'en imitait pas la réserve. Au retour d'une longue course à travers bois pour apaiser ses

impatiences ambitieuses, Paul Astier aperçut dans la cour d'honneur le break avancé au bas du grand

escalier, ses deux fortes bêtes piaffantes, et Mlle Moser déjà montée, assise au milieu des sacs de nuit,

des mallettes, pendant que, sur le perron, Moser éperdu, sondant ses poches, distribuait des pourboires à

deux ou trois valets de pied aux faces ricaneuses. Il s'approcha du break: «Vous nous quittez donc,

mademoiselle!» Elle lui tendit la main, une longue main glacée de sueur qu'elle oubliait de ganter, et sans

répondre, sans ôter de ses yeux le mouchoir qui les tamponnait sous la voilette, elle remuait la tête pour

lui dire adieu en sanglotant. Il n'en apprit guère davantage du père Moser qui bégayait tout bas, triste et

furieux, une botte sur le marchepied: «C'est elle ... c'est elle qui veut partir ... elle dit qu'on lui a manqué

... mais je ne peux pas croire....» Et avec un profond soupir, sa grosse ride au milieu du front, la ride

académique, creusée et rougie en coup de sabre: «C'est un grand malheur pour mon élection.»

À dîner, Laniboire resté toute l'après-midi dans sa chambre, dit en s'asseyant en face de Paul:
«Savez-vous pourquoi nos amis Moser nous ont quittés si brusquement?

- Non, cher maître ... et vous?

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