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Alphonse Daudet - L'Immortel
dehors avec sa smala, et montrant son vieux bachot, il riait sans l'ombre d'amertume: «Ma dabbieh, tu vois ... mon grand voyage sur le Nil!»
Tout à coup le petit garçon, qui, parmi tant de monde, de jolies femmes, de toilettes, n'avait d'yeux que pour le père Laniboire, l'interpella d'une voix claire: «Dites, c'est-y vous le monsieur de l'Académie qui va avoir cent ans?» Le vieux rapporteur, en train de faire des effets nautiques devant la belle Antonia, manqua s'effondrer sur sa banquette; et, le fou rire un peu calmé, Védrine expliquait le singulier intérêt que l'enfant portait à Jean Réhu qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu, seulement à cause de ses cent ans qui approchaient. Le beau petit s'informait chaque jour du vieil homme, demandait: «Comment va-t-il?» et c'était chez ce tout petit être un respect de la vie presque égoïste, l'espoir d'y arriver, lui aussi, à ses cent ans, puisque d'autres les pouvaient vivre.
Mais l'air fraîchissait, faisait flotter les voilettes de voyage, tout le pavoisement des petites flammes. Une masse de nuées s'avançait du côté de Blois; et vers Mousseaux dont les quatre lanternes au faîte des tourelles étincelaient sous le ciel noir, un réseau de pluie envoilait l'horizon. Il y eut un moment de hâte, de bousculade. Pendant que les barques s'éloignaient entre les bancs de sable jaune, toutes dans le même sillage à cause de l'étroitesse des chenaux, amusé par cet éclat de couleurs sous le ciel orageux, ces belles silhouettes de mariniers debout à l'avant, forçant sur leurs longues perches, Védrine se tournait vers sa femme à genoux dans le bachot, occupée à empaqueter les enfants, à serrer la boîte, la palette: «Regarde ça, maman ... tu sais, quand je dis d'un camarade que nous sommes du même bateau ... la voilà bien visible et vivante, mon image ... toutes ces barques en file qui se sauvent dans le vent, la nuit menaçante, ce sont nos générations d'art.... On a beau se gêner entre gens du même bateau, on se connaît, on se sent les coudes; on est amis sans le vouloir, sans le savoir, courant tous la même bordée.... Mais ceux qui sont devant, comme ils s'attardent, comme ils encombrent! Rien de commun entre leur barque et la nôtre. On est trop loin, on ne se comprend plus. Nous ne nous occupons d'eux que pour leur crier: «Allez donc, avancez, donc!» tandis qu'au bateau qui nous suit, dont l'élan de jeunesse nous pousse, nous talonne, voudrait nous passer sur le ventre, on jette avec colère: «Doucement donc!... Qu'est-ce qui vous presse?...» Eh bien! moi ... - il dressait sa grande taille, dominait la rive et le fleuve ... - je suis de mon bateau, certes, et je l'aime; mais ceux qui s'en vont et ceux qui viennent m'intéressent autant que le mien.... Je les hèle, je leur fais signe, j'essaye de me tenir en communication avec tous.... Car tous, suivants et devanciers, les mêmes dangers nous menacent, et pour chacune de nos barques les courants sont durs, le ciel traître, et le soir si vite venu!... Maintenant, démarrons, mes chéris, voilà l'ondée....»
XIII
«Priez pour le repos de l'âme de très haut et puissant seigneur et duc Charles-Henri-François Padovani, prince d'Olmütz, ancien sénateur, ambassadeur et ministre, grand'croix de la légion d'honneur, décédé le 20 de ce mois de septembre 1880, en sa terre de Barbicaglia, où ses restes ont été déposés. Une messe à son intention sera dite dimanche prochain dans la chapelle du château, vous êtes invités à y assister.»
Paul Astier qui descendait de sa chambre pour le déjeuner de midi, eut un mouvement de joie, d'orgueil immense, en entendant cette proclamation singulière, promenée de Mousseaux à Onzain sur les deux rives de la Loire par des employés de la maison Vafflard, porteurs de lourdes cloches qu'ils agitaient en marchant, et de hauts chapeaux enguirlandés de crêpes noirs jusqu'à terre. La nouvelle de la mort du duc, déjà ancienne de quatre jours, tombée à Mousseaux comme un coup de fusil dans une compagnie de perdreaux, avait essaimé, dispersé à des plages, des villégiatures imprévues, tous les invités de la seconde série, obligé la duchesse à partir brusquement pour la Corse, ne laissant au château que quelques intimes. Malgré tout, la mélancolie de ces voix, de ces cloches en marche que lui apportait le vent de la Loire par
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