|
Alphonse Daudet - L'Immortel
aime ... puisque je vous ai toujours aimée ... rappelez-vous....» et sur ses mains et se communiquant à tout son être, elle sent de nouveau voleter, courir ces bouleversantes flammes en ondes. Mais un clocher sonne très loin, des rumeurs claires passent dans le matin ... elle s'arrache, se sauve éperdue, sans même vouloir emporter le dossier de sa vengeance.
Se venger? de qui? pourquoi faire? À cette heure elle n'avait plus de haine; elle aimait. Et c'était si nouveau, si extraordinaire pour cette mondaine, l'amour, le plein amour, avec son délire et ses spasmes, qu'à la première étreinte elle avait cru ingénument qu'elle allait mourir. Dès lors un apaisement se fit en elle, une douceur convalescente qui changeait son pas et sa voix; elle devenait une autre femme, une de celles dont le peuple dit en les voyant au bras d'un amant ou d'un mari, un peu lentes et comme bercées: «En voilà une qui a ce qu'il lui faut.» Le type est plus rare qu'on ne pense, surtout dans la «société.» Il se compliquait ici de la tenue pour le monde, des devoirs d'une maîtresse de maison surveillant les départs, les arrivées, l'installation de la seconde série, plus nombreuse, moins intime, toute la gentry académique: duc de Courson-Launay, prince et princesse de Fitz-Roy, les de Circourt, les Huchenard, Saint-Avol, ministre plénipotentiaire, Moser et sa fille, M. et Mme Henry de la légation américaine. Dure besogne, nourrir et distraire tous ces gens, fusionner ces éléments disparates. Personne ne s'y entendait mieux qu'elle; mais à présent un ennui, une corvée. Elle aurait voulu ne pas bouger de place, ruminer son bonheur, s'absorber dans l'idée unique, et ne trouvait rien pour distraire ses invités que l'invariable visite aux verveux, au château de Ronsard, à l'orphelinat, toujours contente lorsque sa main touchait la main de Paul, que le hasard des voitures ou des bateaux les rapprochait l'un de l'autre.
Dans une de ces fastidieuses promenades sur la Loire, un jour que la flottille de Mousseaux, ses tendelets de soie, ses pavillons aux armes ducales en clairs reflets papillotants, avait poussé plus loin que d'habitude. Paul Astier, dont l'embarcation précédait celle de sa maîtresse, assis à l'arrière près de Laniboire, écoutait les confidences de l'académicien. Autorisé à prolonger son séjour à Mousseaux jusqu'à l'achèvement de son rapport, le vieux fou ne s'imaginait-il pas que sa cour était en bon chemin pour la succession de Samy, et, comme il arrive toujours en pareil cas, c'est à Paul qu'il racontait ses espérances, ce qu'il avait dit, ce qu'on lui répondait, et ci, et ça, et: «Jeune homme, que feriez-vous à ma place?» Un appel clair et sonore vibra sur l'eau, venu de la barque qui suivait.
«Monsieur Astier!...
- Duchesse?
- Voyez donc, là-bas, dans les roseaux.... On dirait Védrine.»
Védrine, en effet, en train de peindre, sa femme et ses enfants près de lui, sur un vieux bateau plat amarré à une branche d'aulne, le long d'une île verte où s'égosillaient des bergeronnettes. On s'approcha bien vite, bord à bord, tout étant distraction au perpétuel ennui des gens du monde, et pendant que la duchesse saluait de son plus doux sourire Mme Védrine qu'elle avait reçue quelque temps à Mousseaux, les femmes regardaient curieusement ce ménage d'artistes, leurs beaux enfants pétris d'amour et de lumière, au repos, à l'abri dans cette anse de verdure, sur ce flot limpide et calme où se doublait l'image de leur bonheur. Védrine, les saluts faits, sans lâcher sa palette, donnait à Paul des nouvelles de Clos-Jallanges, dont la longue maison basse et blanche à toiture italienne se voyait à mi-côte dans les brumes du fleuve. «Mon cher, tout le monde est fou, là-dedans! La succession de Loisillon les tourne-boule. Ils passent leur vie à faire du pointage; tous, ta mère, Picheral, et la pauvre infirme dans son fauteuil roulant.... Elle aussi a gagné la fièvre académique. Elle parle d'aller vivre à Paris, de donner des fêtes, des réceptions pour aider la candidature fraternelle.» Alors, lui, fuyant cette démence, s'escampait tout le jour, travaillait
|